‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raisonChapitre 19 sur 43 · Tome IL i · texte numérisé non relu

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mort à Marseille en rjSS , en abjurant ses systèmes; et de tant d'attres qui .^ont aussi en mourant détesté lem^ erreurs. Quelle liste à ajouter à celle des hommes plus sages et plus fidèles dont a parlé d'Alembert! Voyez ci-dessus note (9).

Ce sont sans doute ces sortes d'exemples de conversions tardives, si communs dans tous les temps, qui, au rapport de Bayle, ont fait dire à Sainthibal, fameux esprit-fort : « Ils ne « nous font point d'honneur quand ils se voient au lit de la « mort, ils se déshonorent; ils se démentent; ils meui-ent tous « commp les autres. »

Il y a cependant ici des exceptions à faire\ aujourd'hui surtout, parmi nos incrédules : les uns, retenus par ia honte de se dédire sous les yeux mêmes de ceux qu'ils ont séduits, refusent avec opiniâtreté les secours que leur offre encore dans ces dernicis moments une religion toujouis miséricordieuse et bienfaisante, et, prêts à paraître de\ ant le Dieu qu'ils ont blasphémé, se mutinent en quelque sorte contre leur propre conscience; les antres, continuellement obsédés par les complices de leurs désordres et leurs compa^gnons d incrédulité, n'ont pas même la liberté qu'ils voudraient avoir de laisser approcher le ministre de paix qui, touché de leur sort, vient leur offrir tout à la fois des consolations et des lumières; d'autres enfin, déchirés intérieurement par l'affreux souvenir de tout le mal qu'ils ont fait , se livrent à toutes les horreurs de la rage et du désespoir, et meurent comme des forcenés. Telle a été, comme nous l'avons dit plus haut, la fin déplorahle de cet homme malheureusement célèbre , qui n'a que trop contribué à dépraver nos opinions et nos mœurs. Quant aux secrètes dispositions des impies pendant la vie, on peut dire d'eux, au moins pour la plupart, ce que disait Bayle lui même en parlant de leur croyance : (c^Ce n'est pas i( une foi éteinte; ce u est qu'un feu caché sous la cendre. Ils en i( ressentent l'activité dès qu ils se consultent, et pnncipalemenl à i( la vue de quelque péril. On les voit alors plus treuiiblants que « les autres liommes. Le souvenir d'avoir témoigné plus de mé- « pris qu'ils n'en sentaient pour les choses saintes , et d'a'v otr « tâché de se soustraire intérieurement â ce joug, redouble leur « inquiétude. » {Dict. hist. et crit. art. DesbakreAUX. )

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LETTRE XXXIl.

La comtesse de Valmont au marquis.

Ils partent! ils emmènent Senneville! ils m'enlèvent ce que j'ai de plus cher après vous, après mon mari.... Ils nous laissent tous de m: dans 1 admiration, le saisissement, les larmes, et un mélange inconcevable de joie et de douleur, de contentement et de regrets. Quelle famille que celle de M. de Veymur! mais surtout quel ami que M. dOrval! quel ami, quel ange tutélaii'e le ciel nous a donné! il déchire notre coeur par l'endroit le plus sensible, il nous arrache le plus grand de tous les sacrifices, et nous force encore aie bénir.

O vous , mou père , qui avez préparé tous ces événements, quelles actions de grâce vous rendrons-nous? Que rendrons-nous au ciel qui le premier nous les a ménagés? et que ne lui devonsnous pas pour tout le bien quil nous fait!

Cependant Senneville est déjà loin de nous : vous la verrez presqu'en même temps que vous recevrez la lettre que je vous écris... Pour moi, je ne la reverrai de long-temps.... Que dis-je? peutêti'e ne la reverrai-je plus. En nous quittant elle était comme nous partagée entre mille mouvements divers. Sa tendre amitié pour moi combattait le plaisir qu'elle ressentait d'aller s'établir près

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de vous; de suivTe une famille respectable qui va être la sienne ; un homme tel que M. d'Orval, qui devient , à hien des titres , son père et son ami -, un époux, ou du moins un homme aimable qui dans peu va le devenir, et pour qui son penchant sera

bientôt d'accord avec son devoir Ah ! comme

ses yeux mouillés de pleurs se portaient tour à tour sur madame de Veymur et sur moi ! comme elle me tenait étroitement serrée dans ses bras! comme ses larmes brûlantes se confondaient avec les miennes! Enfin M. d'Orval nous a séparées-, il a fait céder la tendresse à la raison et au devoir.

Mon père! que la vertu a de force et d'empire! et quels prodiges n'opère -t- elle pas! Celle de M. d'Orval a triomphé de ma jeune amie, de moi , de mon mari; et que bien peu dïnstants ont suffi à son triomphe! Deux mots de votre part nous avaient annoncé son arrivée *. Il s'est présenté aveo madame de Veymur et le chevalier "** Nous n'étions que nous trois, le comte, Scnneville et moi. Après quelques moments d un entretien, déjà bien intéressant, puisqu'il roulait sur vous, M. d'Orval, paraissant entrer dans la peine que je lui témoignais sur votre éloigncment, me fit sentir d'abord que dans les événements les plus fâcheux le

* Cette Lettre ne se trouve point ici.

** Le frère de M. de Veymur, dont il est parlé dans les Lettres XI et XVII.

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ciel avait ses desseins, toujours plus admirables à nos yeux , à mesure qu'ils se laissaient plus aisément pénétrer. La disgrâce de M. le marquis, me dit-il ensuite, semblait être pour lui, ainsi que pour vous, madame, le coup le plus funeste; cependant le ciel s'est déjà suffisamment justifié par rapport à lui : dans sa retraite il a trouvé le re- ,1 — pos, le bonheur après lequel il soupirait depuis j si long- temps. Une famille respectaJjle par mille endroits, ajouta-t-il en se tournant du côté de madame de Veymur et du chevalier, semblait attendre sa présence pour voir combler sa félicité. II s'est formé entre elle et M. de Valmont la société la plus douce : un lien plus intime doit la resserrer et être le gage de sa durée : ce gage précieux, nous sommes venus de si loin pour l'obtenir. M. votre père le demande avec instance; M. le chevalier l'espère, et tremble de se le voir refuser.... Oui, mademoiselle, dit à l'instant le chevalier avec la plus vive émotion , et en portant un œil inquiet sur Sennevillc, un mot de votre part va assurer la consolation de M. le marquis, mon bonheur, et celui de toute ma famille, ou changer la jo'e que nous cause le plus doux espoir en une douleur mortelle. Déjà le récit de vos vertus m'avait enflammé; je vous vois, et je sens trop bien que je ne puis plus vivre heureux si vous ne me permettez de vivre pour vous. Senneville déconcertée rougit, baissa les yeux, puis me jeta un regard tendre qui , sans donner aucun espoir, ne te-

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nait rien cependant de la rigueur du refus. J étais, aussi-bien qu'elle , dans le trouble le plus grand. Mon mari, pâle, tremblant, et dont l'agitation violente ne put m'échappcr, prit la parole, et dit d'une voix entrecoupée : Votre alliance, monsieur, honore mademoiselle de Senneville; elle nous honore : mais mademoiselle de Senneville n a point de fortune; je sais que vous n'en avez pas une à lui offrir, et vous ne voudriez point la condamner à une vie peu aisée qui , par la suite pourrait faire son malheur et le vôtre. Tout est prévu, reprit aussitôt M. dOrval. Ma fortune a commencé par la famille de M. de Veymur, qui maintenant se trouve assez riche pour lui et pour ses enfants-, les événements les plus favorables l ont portée bien au delà de mes espérances. Mon unique objet était d'en faire hommage à cette même famille à qui je la dois dans son principe; c'est combler ses vœux et les miens que d'en faire part à M. le chevalier dans les circonstances hourcuses que le ciel a fait naître; quelle soit son bien et la dot de mademoiselle de Senneville; cette fortune n'est plus à moi. A ces mots un transport d admiration nous saisit. Mon mari, plus interdit que jamais, bégaya ainsi que moi quelques mots de reconnaissance. Son visage s'était animé par degréc; des larmes roulaient dans ses yeux; c'était le moment du combat entre la vertu et l'amour : l'exemple de M. d'OiTal, ce trait héroïque de sentiment l'emporta dans son cœur. Si made-

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moiselle de Senneville y consent, dit-il, et elle doit y consentir, vous nous aurez fait faire, monsieur, à ma femme et à moi, par le consentement que nous y donnons nous - mêmes, le sacrifice le ])lus pénible. Senneville se leva à l'instant, et se jetant dans mes bras : O ma bonne amie! me ditelle en me baignant de pleurs, qu'il m'en coûtera de me séparer devons! Mais, reprit-elle d'un ton plus bas, je le dois en effet; et serais-je ici la moins généreuse? Oui, monsieur, dit-elle ensuite à M. dOrval dune voix plus liante et plus ferme, je me croirais ingrate envers vous, envers madame et toute la famille de M. de Veymur, envers M. le marquis lui-même ^ qui nous procure l'avanlage de vous connaître, si je ne répondais à tant de grandeur d'âme que par un refus j et je sens trop bien que consentir à l'union que vous m'offrez, est lunique moyen qui me reste de m'acquitter envers vous. La force avec laquelle mon amie prononça ces paroles, dont je pénétrais assez les motifs les plus secrets, sembla nous en donner à nous-mêmes. Une douce confiance et une sorte de contentement et de gaieté vinrent se placer au milieu de nous. Depuis ce moment, et dans le peu de jours que nous avons passés ensemble, les sentiments d'estime et d'affection réciproque se sont accrus h mesure que nous nous sommes connus davantage. Senneville elle-même m'a paru s attacher, autant par goût que par raison, à celui que le ciel lui avait destine pour époux. Ce

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digne élève de M. de Veymur, et Iheureux fruit de sa tendresse et de ses vertus, n'a pas craint de nous faire part de ses anciens égarements , de son retour, et de ce qu il devait à son généreux frère. Le sentiment qu il mettait dans le noble aveu de ses fautes nous attendrissait autaut que nous étions touchés des vives expressions de sa reconnaissance. Son âge, quoiqu'un peu mûr pour Senneville, ne lui a point déplu; elle le préfère, ditelle, pour un tel choix, à celui où les passions font sentir toute leur violence, et où le caractère n'est pas encore formé.

A l'égard de madame de Veymur, je ne puis vous exprimer jusqu'à quel point ses manières douces et insinuantes, son caractère de bonté, ses sentiments nobles et purs , son esprit toujours égal, son aimable franchise, lui ont concilié notre respect et notre amour. Ma bonne amie n'aura pas de peine à se consoler de ma perte par ce trésor bien plus réel qu elle vient d acquérir : elle aura aussi en elle une amie ; elle y aura die plus, du côté des lumières et de lexpérience , un guide fidèle ; du côté de l'âge et des sentiments, la plus tendre et la plus respectable de toutes les mères.

Mais ce qui va vous surprendre bien agréablement, c'est que, parmi ces événements si inattendus, avant même que de perdre Senneville, jai retrouvé dans Valmont un époux. En peu de jours, et par un changement qu'avait accéléré peut-être la perte de tout autre espoir, sa tendresse pour

moi s'est ranimée avec plus de force que jamais ; ses yeux ne se sont plus portés sui' Senueville ; ses regards, ses soins ont été tout entiers pour moi. Il semblait vouloir, par son repentir et son amour, me dédommager de ce qu'il m'avait fait perdre ; et Von retour est si sincère , que souvent j'ai peine à contenir toute la joie que j'en ressens.

Cependant ce qui en tempère l'ivresse, et gui la mêle d une sorte d amertume, c'est la crainte de laveuirj c'est le départ de Senneville. Je viens de remettre entre les mains de madame de Veymur ce dépôt si cher; M. d'Orval et le chevalier l'accompagnent; vous allez la recevoir. Les accords de son mariage se sont faits sous nos yeux; et il est bien juste que sous les vôtres elle contracte cette union qui va faire son bonheur. C'est à vous qu'elle le devra; c'est à vous que je dois le retour de mon mari.... Mais permettez -moi de pleurer encore Senneville. Son amitié pour moi était si tendre ! ses sentiments étaient si purs ! elle partageait si bien tous les miens î Son âme était si naïve

et si belle! Quelle compagne jai perdue! Ah!

du moins puisse le cœur de Valmont me rester toujours!

Mais quelle est mon inquiétude? hélas! je crains de nouvelles peines. Suis-je trop ingénieuse à m'alarmer? mes craintes sont-elles sans fondement? La fougue de la jeunesse, l'indiscrétion de làge, [impétuosité du caractère, le peu d'expérience,

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