‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raisonChapitre 20 sur 43 · Tome II. iS · texte numérisé non relu

Tome II. iS

IJO LES ÉGAREMENTS

les faux amis, le manque de principes et l'irréligion, tout m'épouvante dans Valmont; et si j'ajoutais foi aux pressentiments, du sein de mon bonheur actuel je croirais toucher au plus grand des malheurs. L'amour même que mon mari me témoigne reprend un caractère de jalousie qui m'eftraie -, et, le croiricz-vous? Lausane en devienl i'ohjet. Il l'obsei-ve quelquefois d'un œil sombre; le moment d'après il sourit aux agaceries qu il me fait : mais son regard est inquiet, et son rire est forcé. Lausane s'en aperçoit, s'en amuse, et pai un raffinement de méchanceté se fait un jeu d irriter ses inquiétudes et ses craintes. Il semble triompher et rcprendi'e à son tour l'ascendant que mon mari paraissait avoir pris sur lui; il redouble ses empressements : il met dans les soins qu'il me rend plus d'affectation qu il n'en mit jamais. Tout ce manège me déconcerte; et je ne puis ou n'ose en profiter pour mettre fin à des assiduités qui me sont à charge, et que je redoute bien davantage depuis que j'y démêlé encore plus de vanitë c[ue de passion. Le plus court parti serait de por ter Valmont à rompre entièrement avec lui : mais une rupture entre eux ferait un éclat réel, et dans les circonstances présentes cet éclat devient dangereux. Les nouvelles grâces que le roi vient de faire à Lausane prouvent assez qu'il est dans h plus haute faveur, et me forcent encore à le ménager. Toutefois le comte devrait-il m'estimer asscz peu pour être jaloux? Mais que dis-je? Peut-on

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demander aux passions l'équité, le coup dœii et le sang froid de la raison?

Je viens de vous tracer mes plaisirs, mes peines, mes perplexités et mes craintes : soyez toujours mon guide et celui de mon mari. Daignez me parler de ma jeune amie : ali ! que je l'eusse accompagnée avec joie, si mon devoir, si ma grossesse même, déjà avancée, quoiqu'elle le paraisse si peu, ne m'eussent arrêtée malgré moi! Soutenezmoi par vos lettres j tranquillisez-moi, dirigez-moi par les sages conseils qu elles renferment. Daignez aussi mcn écrire une que je puisse montrer à Va]mont> Il sagit d un objet important sur lequel j'aurai paru vous consulter. Valmont, autant par un effet de son amour pour moi que par un goût naturel pour Téclat et la magnificence, veut m'engager à Jdes dépenses qui seraient considérables, et que je crois peu nécessaires. Le luxe qui règne à la cour, et qui gagne même tous les états, force, il est vrcii, les femmes de mon rang adonner beaucoup plus à l'extérieur que je ne voudrais y donner par goût et par sentiment ; mais, quelle que soit la mode, quelque chose même qu'exige la bienséance, il est, je crois, une certaine mesure au delà de laquelle la raison 5 d'accord avec la religion , n'aperçoit que vanité et qu'abus. Mon taav'i n'en connaît guère dans ce genre : il trouve toujours, jusque dans le bien général, de spécieux prétextes pour porter le luxe aussi loin qu'il peut aller, et ne met à le satisfaire d autres bornes que

lyi LES ËGAREMEXTS

l'impuissance. Je voudrais le persuader, le ramener, mais non pas le heurter de front et paraître vouloir le réformer. Vos leçons à cet égard lui seront plus utiles que les miennes, et me serviront pour tous les temps de règle à moi-même.

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