LETTRE XXXIV
Le marquis au comte et à la comtesse de Valmont.
Partagez ma joie, mes chers enfants, comme je partage la vôtre; mettons en commun les doux sentimentsqu'éprouvent nos âmes, pour les rendre plus doux encore. Vous vous aimez, vous êtes heureux; tou^ est heureux autour de moi; que manquerait - il à mon bonheur? Jugez, par la lettre "^ de nos deux époux, des ravissements de leurs cœurs. Jamais, pour le caractère et la façon de penser, pour les agréments de l'esprit et les qualités de lame, non jamais on ne vit d'union
* Cette lettre a été supprimée , ainsi que plusieurs autres.
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mieux assortie, comme on en voit peu qui aient été faites sous de meilleurs auspices. Cette heureuse alliance vous rend la paix et l'amour mutuel; elle fait ici lenchantement de toute une famille; elle me fait éprouver à moi-même un contentement que jai peine a hien rendre. Ah! je ne croyais pas qu éloigné de vous, mon cœur fut encore susceptible d'impressions si vives et de «i agréables transports. C est d'hier que ces époux sont unis. M. de Veymur cl toute sa famille se sont réunis chez moi à l'arrivée de madame de Veymur et de mademoiselle de Senneviile. Cette aimable enfant, que vous m'avez rendue si chère, et qui me leùt été sans vous, m'a fait en votre nom les plus tendres caresses : son attachement pour les amis qu'elle vient de quitter ne contribue pas peu à la lier plus fortement aux amis qu'elle retrouve. Monsieur et madame de\ eymur. M. dOrval, son mari, ses sœurs, tout ce qui lenvironne lintéresse, l'affecte vivement; et cependant elle veut bien, dans de certains moments, me donner comme des marques de préférence, dont ils ne sont point jaloux, et dont il serait difficile que je ne fusse pas flatté. Elle a choisi avec son mari mon château pour son domicile , et veut , dit - elle , partager mon exil aussi longtemps qu'il pourra durer. Vous concevez, mes chers enfants, combien ma retraite me devient de jour en jour plus aimable : elle est mon Louvre : l'amitié, la confiance se réunissent pour m'y for-
mer une sorte d'empire ; et c^est sur des cœurs que j'ai la douceur de régner. Cet empire n'est pas tel cependant que je ne veuille bien en faire hommage à M. d'Orval. 11 est le patriarche, il est le père de toute la famille. Ses sages conseils vont cimenter dans nos deux époux la durée de l'amour, de linnocence et du bonheur.
Je ne saurais me refuser à la douce satisfaction de vous répéter, sinon dans les mêmes termes, du moins quant au fond, les leçons touchantes qu'il leur a données. « Vos âmes sont trop honnêtes et trop belles, leur disait-il à liustant même qui a précédé la céld])ration de leur mariage, pour que j'insiste sur la fidélité que vous devez l'un et 1 autre à l'engagement que vous allez contracter. C'est d'ailleurs au ministre de nos autels à vous faire bien comprendre toute la sainteté et toute l'importance du nœud sacré qui va vous unir. 11 vous dira à quel point de grandeur et de dignité la religion élève ce lien , cette convention , déjà si respectable par les seules lois de la nature , mais que partout où s'introduit la dépravation des mœurs la. religion seule a encore la force de faire respecter '*'. 11 vous montrera la société tout entière re-
* Dans les beaux joiu-s de Rome , où, sans aucune loi écrite sur ce sujet, on ne connut-pas l'adultère, les mœurs suffisaient pour conserver aux saints nœuds du mariage toute leur force et leur pureté; mais aujourd'hiu que les mœurs sont dépravées, où trouvera-t-on sans religion une femme vraiment chaste , un seid mari vraiment fidèle ?
posant tranquillement sur la foi d'une convention si sainte , et Tonhli des devoirs qu elle impose entraînant après lui tous les maux et l'oubli de tous les autres devoirs *. 11 vous montrera un Dieu, le défenseur des droits de la nature et de la religion, également intéressé à venger l'une et l'autre par les châtiments terribles, réservés tôt ou tard à ceux qui les auront violés. Il vous exposera ces grandes vérités qu'heureusement votre cœur vous aura dites avant lui. Mais il y a des choses bien intéressantes encore pour votre bonheur, que peut-être il ne vous dira pas. 11 y en a même que sa sagesse ou que la dignité de son ministère ne lui permettrait pas de vous dire aisément, et que mon amitié plus libre, sans être moins circonspecte , ne me permet pas de vous taire , mon âge, mon zèle, votre amitié pour moi, ennobliront à vos yeux des détails qui paraîtraient minutieux peut-être à tout autre que vous.
« Pour assurer votre bonheur mutuel , vous vous devez, avant toutes choses , une indulgence réciproque. Doués tous deux d'un esprit juste, dune humeur douce et prévenante, d'un caractère sensible et tendre, d'un cœur excellent*, tous deux enjoués, tous deux aimables, vous vous conveniez lun à l'autre, et vous avez en vous de grandes ressources pour vous plaire toujours également. Cependant vous avez tous deux des dé-
voyez la note (4) de la lettre XXYUI.
fauts; puisque telle est la condition humaine, quil n'est personne qui en soit parfaitement exempt. De quelque œil que vous vous voyez maintenant, il viendra un jour où, le charme de l'enchantement faisant place à la réflexion , vous vous verrez tels que vous êtes -, et , faits pour vivre ensemble, ce jour ne peut pas être loin. Vous vous verrez donc avec des taches et des imperfections. ^'ous y attendre est le plus sûr moyen de n'en être pas surpris, et de ne pas trouver dans votre union un mécompte qui déjà pourrait eu altérer la douceur.
« Vos défauts une fois connus, il faut réciproquement les supporter. Cette loi, qui est celle de toute société, lest encore plus dune société indissoluble de sa nature, et où il est d autant plus nécessaire de savoir tirer pai'ti de sa situation, quil n'est pas raisonnable, quil est toujours peu honnête de penser à la changer. La persuasion intime de cette vérité, rendue sensible par l'expérience, que tous les hommes ont leurs défauts, que nous avons les nôtres , est ce qu il y a de plus propre à nous rendre indulgents. Supporter les autres pour mériter quils nous supportent, c'est le cri de 1 équité, c'est la loi de la nature, et celle que nous impose 1 intérêt de notre propre bonheur. La raison vous en fait une règle de prudence; la religion vous en fait un devoir ; la raison , la religion et l'amour vous en feront un plaisir. 11 faut donc que sur chaque objet le moins affecté de
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VOUS deux, et pour le moment le plus sage, cède en quelque sorte à 1 autre -, que celui - là n irrite point par une résistance déplacée, par une opposition trop sensible et faite à contre- temps, la vivacité de celui-ci ; qu'il n'entreprenne pas darrêter un torrent furieux, mais quil se contente d'en détourner le cours. Le langage de la raison est trop faible quand la passion sexplique, et ne sert souvent qu'à l'enflammer. Aidez -la par de sages ménagements et beaucoup de douceur à perdre insensiblement de sa force, et la raison reprendra bientôt son empire ; et celui d'entre vous qui aura été vaincu par un procédé si noble n'aspirera qu'à vaincre à son tour.
« A cette règle de conduite ajoutez-en une autre qui rendra l'usage de la première plus rare , et qui en rendra même le besoin moins nécessaire. Faites-vous une loi de vous montrer toujours l'un à 1 autre sous des dehors aimables, comme s'il était question de vous plaire pour la première fois. Trop de contrainte, il est vrai, rendrait votre union moins douce; mais trop de négligence détruirait le bonheur. Une familiarité mal entendue nuit à l'estime; trop d'aisance nuit à l'amour. On perd aisément un cœur dont on se croit trop sûr; il faut au moins autant de soins pour le conserver qu on en a pris pour lacquérir. Une jeune femme , déjà tendrement chérie, n'a pas besoin sans doute de beaucoup de parure pour être belle aux yeux de son mari ; mais, pour ne pas cesser de l'être un
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jour, elle a besoin d'Une certaine attention sur elle-même , d une sorte d'étude sur les goûts de celui à qui elle veut plaire, d'un soin exact à se parer en sa faveur de tous les ornements d'une belle et noble simplicité et de tous les charmes de la décence '*'. De son côté, un époux qui veut être aimé doit se montrer toujours aimable. Qu'il n'exige rien, s il est possible, par autorité; qu'il ne fasse rien par humeur -, qu'il persuade ce qu'il désire ; qu'il fasse naître des dispositions plus conformes à ses volontés quand on les contrarie"; qu'il remette à des temps plus favorables ce qu'on lui refuse avec trop d'opiniâtreté , et qu'il ménage un sexe faible, mais naturellement bon dès qu'il nou3 trouve indulgents. Le respect, la soumission, l'amour, sont au nombre de ses principaux devoirs ; mais c'est l'exposer à y manquer que de les exiger en maître. Une épouse est une compagne, une amie, et non pas une esclave; et vivre toujours avec elle comme un amant fidèle est le plus sut moyen d'être toujours heureux époux.
« Il faut donc aussi qu'il procure à cette compagne qui lui est chère des amusements et des plaisir»; mais, et c'est la troisième règle, il faut quïl sache les bien choisir. Une vie trop uniforme, une retraite continuelle , des occupations trop
* « La complaisance, dit RicLaidson , l'égalité d'humeur et « la propreté sont trois chaînes dont un cœur amoureux ne sor( (< jamais. »
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pénibles et trop peu variées pourraient dans une jeune femme produire enfin la lassitude et 1 ennui. C'est en l'arrachant quelquefois aux travaux et aux soins domestiques qu'on les lui fait retrouver avec plus d'agrément. Cependant il y a un milieu à prendre pour elle entre une vie trop sérieuse et des plaisirs trop dissipants. Si au milieu de la cour, si dans le tumulte des villes , vous la livrez à des amusements de toute espèce, à des sociétés brillantes et frivoles, à fenchantement des spectacles, aux bals, aux jeux, aux ris et aux fêtes les plus galantes, elle y prendra bientôt l'esprit d'un monde dangereux et futile, l'amour du luxe et de la mollesse, le ton du jour, les airs à la mode, le sentiment et le jeu des passions; elle y prendra le désir insatiable de voir et d'être vue, la fureur des vains amusements, le mépris de ses devoirs, leloigncraent pour sa maison , et au moins l'indifférence pour son mari et pour ses enfants. Vous serez étonné d une révolution ai étrange; elle s'en étonnera elle-même dans quelques moments; et cependant , liée, entraînée par ses goûts dépravés, elle ne se sentira plus assez de forces pour chercher dans l''accomplissement de ses premiers devoirs le sentiment de son premier bonheur. Pour flatter sa curiosité , pour la satisfaire et vous satisfaire vous-même, vous l'aurez promenée d'objets en objets, de cercle eu cercle, de plaisirs en plaisirs, et vous y aurez laissé évanouir sa tendresse et corrompre ses mœurs (i). Faites -lui donc des
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amusements clignes délie , et qui la lient plus étroitement à vous , au lieu de contribuer à l'en séparer. Composez -lui des sociétés également diifnes de tous deux, où Ton aime à vous voir ensemble, où elle ne se plaise jamais mieuxqu'avec vous, qu elle quitte sans humeur, qu elle retrouve sans empressement , qu elle ne préfère point à sa propre maison. Faites en sorte que sa famille soit pour elle le spectacle le plus touchant, que son époux soit toujours sa société la plus douce , que son séjour ordinaire ne cesse point de lui paraitre aimable. Réunissez-y en sa faveur ce que les amusements permis ont de plus touchant et de plus vrai, ce que les vertus ont de plus attrayant et de plus solide , ce qu'il y a de moins futile dans les arts et les talents.
(ç Ce n'est pas assez du choix de vos plaisirs, il faut encore en prévenir labus. Il ne se glisse que trop souvent dans Fusage de ceux qui sont les plus légitimes, de ceux mêmes qui naissent de 1 union si douce et si sainte que vous allez contracter. Pour ne pas les dégrader, cnnobhssez-en le principe, respectez-en la fin, sachez vous y respecter vous-même. En les rendant plus purs , vous les rendrez plus constants; et, en retranchant les excès, vous en bannirez les dégoûts; en les couvrant du voile de la sagesse , vous n émousserez pas la délicatesse si naturelle aux âmes bien nées; vous augmenterez dans le cœur d une épouse toujours chaste l'aimable sentiment de la pudeur,
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bien loin de 1 affaiblir * ; vous nourrirez en elle des pensées toujours honuêtes, vous lui laisserez au besoin des armes toujours prêtes contre les égarements du cœur et les dangers de la séduction.; et vous mettrez pour vous-même, à la plac€ des honteux délires dune passion déréglée les délices du sentiment.
ce Pleins d amour l'un pour lautre , tendrement attachés à tout ce qui peut naître d'une union si belle , vous ne craindrez pas d'en voir multiplier les fruits sous les auspices d'une providence qui, en vous les donnant, se réserve pour prix de votre confiance de les faire servir à votre bonheur. Vous ne ferez point injure à la société, qui, devenue le garant de Falliancc que vous formez au milieu d'elle, vous redeçiande dans d'autres vous-mêmes le prix de ce qu'elle a fait pour vous. Vous n outragerez point la religion, 1 amour et la nature, outrage le plus grand de tous , et , à la honte de notre siècle, de tous peut-être le plus commun. Vous ne risquerez pas de manquer un jour d'héritiers de votre nom et de vos vertus par la crainte
* C'est là pene»^ de Plutarque : « Ayez, dit-il, avec votre o épouse la plus grande décence. Songez que le lit coniugai sera n pour elle une école de vertu ou de libertinage. »
«Evitez les familiarités peu séantes, a dit, par le même €( principe un des sages de la Chine ; la bienséance qu'on gaide « dans riolérieur de la maison fait contracte) ri)al:iitade de lenix « au dehors une conduite sage et réglée » [ Voyez Lcllres edi- ^antei, t. a6 de l'ancienne édition.)
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d'en trop avoir. Vous serez vraiment heureuxj el toujours dignes de l'être ! »
M. d OiTal se tut à ces mots. De si sages conseils convenaient dans sa Louche ; ils y acquéraient , par son âge , par son caractère plus vénérable encore, par toutes les circonstances, une force que oui autre n'aurait pu leur donner ; et j'ose bien assurer que ceux auxquels il les adressait ne les oublieront jamais.
Chaque jour je serai témoin des fruits qu'ib porteront pour la félicité de tous deux. Puissiezvous bientôt en être témoins vous-mêmes! Puissent les obstacles qui vous retiennent être levés à la satisfaction de tous, et vous permettre de jouir quelque temps au milieu de nous de toutes les douceurs de la paix et de tous les cbaji-mes de . l'amitié !
Je vous ai fait part, mes chers enfants, de ce qui excite les transports de ma joie : comme la source vous en est commune , je n'ai pas voulu vous séparer dans ma lettre. Dans les suivantes je ne tarderai pas à m'cntretenir avec chacun de vous de ce qui fait en particulier le sujet de votre juste impatience. Adieu, mes enfants-, aimez-moi, aimez-vous toujours : un amour si légitime et si doux, s'il est bien réglé, peut vous sauver bien des dangers et vous consoler de bien des peines.