‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raisonChapitre 23 sur 43 · LETTRE XXXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXV

Le marquis de Valmont à son fils.

Je m'empresse , mon fils , à m'acquitter envers toi. J'ai contracté à ta naissance une dette (et quelle est douce à mon cœur!), celle de t'éclairer et de te rendre heureux. Que n'ai-je été assez libre , ou du moins que n'ai-je été assez fidèle pour y satisfaire plus prompteraent ? et quelle obligation si importante pouvait ne pas s'allier avec celle-là?

Tu ajoutes encore au devoir que la nature et la religion m imposent, en me ménageant les moyens de le bien remplir. Cher Valmont , que le sacrifice que tu viens de faire a de prix à mes yeux I Que tes dispositions m'encouragent ! et que la préparation secrète de ton âme y donne un accès facile au Dieu de vérité! C'est lui, n'en doute pas, qui, tinspirant des vues si droites et suppléant à ta faiblesse, s'est ouvert dans ton cœur une route si belle. Puisses tu, mon fils, toujours docile à sa voix, répondre jusqu à la un à ses desseins sur toi.

Tu me promets donc qu'en traitant avec toi des preuves de la religion, je n aurai point à insister vainement sur ces objections futiles que la mauvaise foi enfante, que lespassions accréditent,

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que lignorauce répète , et que tant soit peu de liimières, avec plus de bonne foi , suffisent pour détruire? Tu me promets que tu ne joueras point sur les mots; que tu ne tamuscras point à incidenter follement sur les faits; que tu ne t'arrêteras point à des difficultés qui ne portent que sur de faux exposés; que tu ne combattras pas des certitudes par des conjectures , et ce qui est avéré par ce qui est incertain; que, te bornant à constater les preuves, tu ne chercheras point à les infirmer par des suppositions? Que de circuits tu t^épargnes! et que d ennuyeuses redites tu m épargnes à moi-même I II est un nombre infini de ces objections frivoles que cent fois on s'est plu à répéter, qu'on a pulvérisées cent fois, et que tous les jours encore on ressasse, on reproduit impunément. Nous amuser à les discuter de nouveau, ce serait consumer en propos inutiles un temps qu'on peut mieux employer, et fatiguer ton attention par des détails auxquels, pour un esprit vrai et sagement aitique, le fond même des preuves répond suffisamment *.

* Les défenseurs de la religion se sont multiplit-a à proportion des efforts de la quantité de ses adversaires : dans ces derniers temps CDCore on a vu paraître d'excellents ouvrages en cegenre ; tels que le Déhme léfité. VÀpoloqie de la rehcjiort, k'S Lettres de auelqucs juifs poituquis , les Eépoiises criticjue.i du savant Bullet, le Catéchisme philosophiciiie de Fle.^ier de Rêvai , les Fondements de la foi, par Aime , les Helvicnnes . ou Lettres pro^Mci aies philosopln<jucs , etc. Quil ncus soit pern.is

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Tout tient, mon fils, à 1 idée que nous devons nous former de la religion chrétienne. A-t-elle des caractères vraiment divins? ou ne s annonce-t-elle que comme une invention, une production tout humaine? Est -elle marquée au sceau de la vérité ou à celui du mensonge? C'est à quoi se rédtiit 1 importante question que je me propose d'examiner avec toi.

Si ce sont les hommes qui ont inventé la religion chrétienne, cest dans la suite des siècles qu'on doit en lixer l'époque; elle doit être l'ou-

d'y renvoyer, comme à une source de lumières sur les vaines difficultés que l'on for.Tra contre le cliristiaDisme , et d'éviter ainsi de surcliargcr ces notes de réponses qui ne seraient au fond que d'éternelles répétitions. Je me bornerai seulement à remettre ici sous les yeux un précis de ces dilFicultës mêmes, tiré d'un des ouvrages de l'arclicvêqup de Vienne sur la religion. <( A quoi se réduisent-elles, dépouillées de tonte plaisanterie, de toule satire, de toute dédamaliou? A des lieux communs qui prouvent peu par eux-mêmes , et qui ne prouvent rien du tout, lorsqu'on ne peut les appliquer aux questions particulières que l'oa traite. » « Il y a eu des révélations conirouvées; donc celles c( de Moisc et de Jésus-Clirist le sont aussi. H y a eu des devins (( fourbes et mercenaires, des oracles trompeurs; donc nos pro- « phètes n'ont pas prédit l'avenir. Il y a eu des miracles sup- K posés, ou des faits pm-ement naturels jugés miraculeux par «l'ignorance; donc les prodiges attribués à Moise, à Jésus- M Christ, aux apôtres, ne sont ni véritables ni divins. L'idoUtrie H et le maliomctisme ont duré long-temps , ont occupé de vastes i< contrées ; donc le cliristianisme a pu se répandre et s'accroître « par df's moyens humains. L'erreur a eu ses martjrs; donc les « nôtres ont été des imposteurs et des fanatiques. Il y a eu quel- K ques actes de martyrs ou douteux ou faux ; donc ils le sont

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vrage du temps. Si elle est le fruit de limposture, des circonstances et du hasard, l'assemblage de ses parties ne doit pas former un système parfaitement lié, un tout complet; et, comme Terreur, elle doit se démentir par quelque endroit. Si elle n'est appuyée que sur l'illusion et le mensonge, elle ne doit pas soutenir de grandes et longues épreuves; elle doit se détruire d'elle-même, s'affaiblir et périr en vieillissant. Que dirai-je de plus? Si elle est uniquement produite par la rai-

« tous. Il y a dans quelques-uns de ces actes les plus audienu- « ques des circonstances moins certaines que tout le reste, ou « qui ne cadrent pas avec nos usages et nos mœurs; donc les « actes eux-mêmes sont apoayphes. Des Lonzes, des faquirs, « des deiviches vivent en solitude, se livrent à d'étonnantes aus- « téritcs, donc la vie angclique, conforme aux sublimes conseils (( de l'Évangile, est une illusion. Il y a eu, dans le commence- (( ment du christianisme, des évangiles fabriqués ou falsifies « par des hérétiques ; donc il faut compter pour rien les quatre « évangiles que la tradition constante et unanime des églises « chrétiennes nous a transmis. Les quatre evangélistes ne racon- « tcnt pas toujours les mêmes choses dans le même ordre ; « quelques uns omettent des faits ou des circonstances que d'au- « très rapportent; donc ils se contredisent mutuellement. 11 y a (( eu de grands aLus, de grands crimes paiTni les chrétiens, <( parmi même les ministres du sanctuaire ; donc la religion ( 11e- « même est un tissu de fables et de mensonges. » Quelles conséquences 1 et quelle manière de raisonner! Voilà pourtant, dans l'exacte vérité, tout ce qu'objectent à nos preuves Dumarsais, Boulanger, Fréret, le lord Rolingbroke, l'auteur du Dictionnaiie phUosophicfue et de Ux philosophie de l'histoire; voilà comment ils ont examiné, analysé, dévoilé le christianisme.

( La Reliqion vengée de V incrédulité par elle-mcine.)

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SOU humaine, faible comme elle, insufEsante comme elle , elle ne doit pourvoir comme il faut ni à la gloire de Dieu, ni au bonheur de Ihomm.'.

Mais si c'est Dieu qu'. s'est révélé aux hommes, si le christianisme est son ouvrage, quel contraste! et quel tableau bien diflërentl la religion, au lieu d'être jetée comme au hasard parmi les hommes et dans la suite des siècles, au lieu de former comme un œuvre à part , doit être liée en quelque scrte aux premiers jours du monde, commencer avec les ouvrages de Dieu, et entrer dans le plan (!e la création : ses parties, au lieu d'être divisées, décousues, sans suite et sans rapport entre elles, doivent être enchaînées lune à l'autre, se supposer mutuellement, tendre vers un même centre, et avoir le rapport le plus parfait : l'œuvre qu'elle nous présente doit être ferme, inébranlable; il doit être à l'épreuve de toutes les discussions^ triompher de tous les obstacles, surmonter toutes les résistances, se développer, se perpétuer de générations en générations, et assurer de plus enplus sa consistance par sa durée : enfin cette religion, dans ses rapports avec Dieu, avec 1 homme, et dans le lieu sacré qu'elle forme entre eux, doit par la justesse de ses proportions procurer abondamment la gloire de l'un et suffire aux besoins de l'autre.

Ainsi l'ancienneté, Timité, la perpétuité, l'exccllence. c'est-à-dire, la perfection éminente, l'éminente sainteté de la religion révélée, formeront

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ses principaux caractères. Chacun d'eux se retrouvera en quelque sorte dans 1 autre ; on pourra remonter, redescendre de lun à lautre, sur la même ligne, et avec la même assurance *, ils seront liés entre eux dune manière presque indivisible, et se prêteront l'un à l'autre une force nouvelle : ainsi la religion nous ofirira-t-elle , comme un édifice-majestueux dont le sommet touche au ciel, dont les fondements reposent au plus profond de la terre, dont toutes les parties étroitement unies ont entre elles et avec le tout qu'elles composent le plus juste rapport : ainsi encore la religion nous fournira-t-elle des preuves qui seront à la portée de tous. Par ses trois premiers caractères , elle se prouvera à fesprit : et c'est le genre de démonstration qui convient à ceux qui sont capables de discussion et de recherches. Par le dernier elle se prouvera au cœur; et c'est le genre de preuves qui convient aux âmes droites et simples; à celles qui, jugeant plus par sentiment que par raisonnement, plus par le cœur que par 1 esprit, ont besoin d une voie plus abrégée, et non moins sûre pour discerner la vérité.

D après ces réflexions, commençons, cher Vaimont , l'examen des caractères de la religion chrétienne, et voyons si elle a ceux que nous venons d'assigner, ou si elle en est dépourvue; si elle portela triste empreinte des inventions humaines, ou si elle est scellée du sceau respectable de la divi- Jiitc.

Cette lettre va te paraître un peu sérieuse peutêtre : mais, mon fils, ce n'est pas maintenant le plaisir tout seul , c'est la vérité que tu cherches , la vérité qui doit "ensuite te mener au bonheur! Eh! quelle que soit la roule qui nous conduit à elle , ne méritc-t-cUe pas bien les soins qu'on prend pour la trouver?

Si je ne m'arrête pas à l'examen des autres religions, du moins de celles qui sont étrangères à la religion de Jésus-Christ, c'est, mon fils, qu'il est évident, pour peu de notion qu'on en ait, qu'elles n'ont aucun des caractères dune révélation divine, pris dans toute l'étendue que nous leur avons donnée, il n'en est pas une seule qui ait une antiquité égale à celle du monde, et dont ou n'entrevoie lorigine informe et grossière dans des temps bien moins reculés; pas une dont toutes les parties liées entre elles forment un système ' complet de faits et de doctrine, et prennent un caractère d'unité; pas une qui se perpétue toujours la même, toujours uniforme et invariable, dans une société chargée d'en conserver le dépôt; pas une enfin qui par sa perfection éminente pourvoie suffisamment à la gloire de Dieu et aux besoins de l'homme.

C'est donc sur la religion chrétienne que va se porter toute notre étude; et, pour nous instruire à fond de ce qui la concerne , j'interroge le chrétien lui-même. Que me répond -il? O mon fils! quel premier sujet d étonnement ! Il me renvoie,

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avant toutes choses ^ à un peuple ennemi, dispersé par toute la terre, partout étranger, proscrit, errant, objet de la haine et de la malédiction de tous les peuples , en butte à tous les outrages , à toutes les révolutions, à tous les revers, et cependant toujours subsistant sans confusion, sans mélange; toujours distingué des autres nations, sans avoir de chef , sans pouvoir former un corps de nation lui-même; et parmi tant de causes de variation , de destruction , retenant toujours de sa religion ce que sa situation présente lui permet d en retenir et d'en observer. « Considère ce peu- <c pie , me dit le chrétien fidèle , ce peuple étrange, a si digne de toute ton attention. C'est lui, tout « mon ennemi qu'il est, qui t'offrira les titres de « mon origine; c'est sur lui que je suis fondé; je « ne fais qu'accomplir en moi les promesses qui « lui ont été faites pour moi *; la loi que je pro- (( fesse n'est que le développement et la perfection (c de celle qui lui a été donnée ; ses livres sont les « miens, et ma religion ne forme avec la sienne u qu'un tout parfait. »

Surpris de ce peu de mots, où j'entrevois déjà rhcureux mélange de tous les caractères dune révélation divine, je m'arrête à ce peuple auquel

* a Un avantage qu'a la religion clirélicnne , et dont aucune autre ne peut se vanter, c'est d'avoir e'té annoncée un grand nombre de siècles avant qu'on la vît e'clore dans une religion qui conserve encore ces témoignages, quoiqu'elle so^ devenue sa plus cruelle ennemie. » fMAUPEBitJis.)

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