Tome II
qu'il n'a recouvrées par la suite qu'avec beaucoup d'eflbrts. Noiis irons encore plus loin , nous dirons que l'âge d'or, que l'enfance du monde a été en elTet un éiat de société très- policée entre les hommes, non pas à notre manière, si je puis parler ainsi, mais plutôt à la manière des patriarches , de ces premiers pères de toutes les nations. Nous dirons que l'état sauvage est la dégradation, la corruption de l'état naturel. Lien loin d'être le premier état de l'homme, comme on le suppose si gratuitement dans tant de beaux rêves qu'on imprime tous les jours sur l'étal de nature *. En un mot, nous recc\rons tout ce qui est fondé sur des traditions constantes, sur des faits non équivoques, toul ce qui part d'époques certaines. Mais , quand il ne sera plus question que de vaines conjectures, nous ne les mettrons point à la place de ce que nous enseigne l'Écriture sainte. Nous n'aurons point recours à un peuple primitif, lorsqu'une première fai7iille qui a existé avant et après le déluge nous suffit pour rendre raison de cette identité d'oriqine qu'on remarque entre les anciens jieuples, et de ces traces de Jiiniière auxquelles V ignorance a tuccédé. Nous ferons même observer qu'il est d'autant moins convenable de recourir à une nation primitive , à un peuple antérieur situé au nord de l'Asie, que non -seulement cette tradition universelle , qu'on a fait valoir avec tant de raison , ne nous
* C est une vérité que l'auteur de VAnticjuilé dévoilée a aperçno, « On appt lie communément état de nature l'état errant et vagalxjnd où l'homme vécut long-temps : rien de plus commuu parmi nous que de dire que les sauvages sont dans l'état de nature. Cette façon de parler est fausse , ou du moins demande & ùtre expliquée. L'état de nature animale est un état sans réflexion, souDiis au hasard et au caprice, qui rapproche l'homme de la bruUi. L'état de nature convenable à un homme est un état de raison et de réflexion , puisqu'il est de l'essence de son âme de penser et de réfléchir. C'est donc par cet état seul qu'il a pu commencer ; l'homme n'est tombé dans la vie sauvage , qui n'est qu'un état de nature animale , que lorsqu'il a cessé de raisonner sur les mœurs et sur les usages qu'il tenait de ses ancêtres , ou lorsqu'il a continué à les euivreijans en connaître l'esprit, u (Liv. t), chapitie a.)
en parle pas , mais que dans le fait elle en contredit l'existence. Nous ne fonderons point une hypothèse ingénieuse, mais trop peu vraiseniblable , sur une fiction de Platon, dans laquelle, en rapprochant quelques endroits du Timée et du Critias, il serait aisé de faire voir que ce philosophe , faute d'attention et de mémoire , s est trahi lui-même. Pour tout dire enfin , nous expliquerons , sans beaucoup de difficulté et d'aprcs des fondements solides, ce que par des suppositions et des vraisemblances éloignées on explique avec tant de peine et si imparfaitement.
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(4) Les JËqypt'iens et leurs dynasties cov fuses. Les ffïûrts que les plus savants critiques ont fait pour débrouiller h chaos de la chronologie des Egyptiens n'ont servi quà prouver l'impuissance où nous sommes de rien établir de certain à cet égard.
Ceux qui ont le plus vanté la chronique de Manéthon, se sont accordés à mettre au rang des fables la partie où il fait entrer le règne des dieux, et se sont formé sur le reste des systèmes particuliers d'après lesquels chacun a arrangé les dynasties et les règnes à son gré, selon le plan qui lui conrcuait le nàcux
Ce qui a augmenté l'embarras des chronologisles, c'est Li liste donnée par Ératostliènc de trente-huit rois di; Thèbes, qui ne sont pas compris dans les dynasties de Manélhon; c'est la différence qm se trouve, i°. entre Juhs Africain et Eusèbe, relativement aux noms des rois de ces mêmes dynasties, à leur nombre, et à la durée de leur règne; 2". entre Jules Africain, Eusèbe et le Syncelle; 3°. entre Hérodote, Diodore de Sicile et Josèphe, qui sur ces mêmes rois ne s'accordent ni entre eux, ni avec Manéthon et P.ratosthène *.
Les chronologistes modernes, se partageant, ninsi que les anciens , en diverses opinions , se montrent , comme on l'a ob»
• Yoyei les différentes tables de tous ces écrivains dans l'Hi* to:rc universelle des savants anglais, traduction 171-4." toroc i , pag. 4 1 4 et suivanles.
24 î LES EGAREMENTS
serve, beaucoup plus haliilcs à se réfuter les uns les autres qu'i Bémontrer quelque chose de certain et de positif.
Au reste, soit qu'ils rejettent avec le P. Pétau les Hynasties 'de Manéthon comme fabuleuses ; soit qu'ils pensent qu'on doive seulement en retrancher les quinze ou seize premières, en les regardant d'ailleurs comme successives ; soit qu'ils les considètfcnt avec le chevalier Marsliam comme collatérales , sans prendre décidément parti pour aucun d'entre eux , nous nous bornerons à dire que nous aurions peut-être , comme bien d autres , assez de peine à convenir que les Egyptiens aient eu très -anciennement des annales ou les aient conservées.
Les contes absurdes et sans nombre dotit l'ancienne histoire d'Egypte est semée, et qu'on peut vojr en partie tlans Hérodota (liv. 2); les hiéroglyphes qui ont servi, dans l'origine, de matériaux à cette liistoire, et qui ont souffert tant d'explications, tant d'interprétations différentes; les mémoires ^3rmés d'après ces matériaux par des prêtres , qui , selon Diodore de Sicile (liv. j), les tenaient en dépôt dans les archives de leurs temples, et lei avaient reçus de leurs prédécesseurs par une tracition immémoriale , ce qui leur ouvrait un vaste champ pour vanter impunément leurs antiquités; l'incendie de ces temples et des monuments sacrés sous Cambyse , qui entreprit de les anéantir ; bien d'aulns révolutions qu'ils ont éprouvées ; mille détails qu'il y aurait à faire sur tous ces points si intéressants seraient bien capobics d'inspirer une sorte de défiapce, si l'on n'aimait mieux se reposer à cet égard sur l'autorité de ceux qui ont assez de lu-, mières pour percer la nuit des temps , et assez de constance et de droitiu-e poiu" discuter à fond ers anciennes histoires, le tourment des têtes les mieux faitts, et quelquefois l'écueil des savants. Çuant à nous, qu'il nous suffise d'observer que yon a employé, par rapport à nos livres, la critique la plus sévère, et qu'aux yeux de tout homme impartial et vraiment éclairé , ils en ont soutenu l'épreuve; tandis qu'à l'égard des histoires profanes, on paraît toujoius également fondé h répéter les mêmes questions : sur quels témoignages portent ces histoires , lorsqu'on veut remonter à des auteurs contemporains? quels monument-, certains et plus sûrs que des dates supposées, que des calculs
DE LA RAISO.V. 245
Souvent empruntés , souvent trompeurs , apporte-i-on en preuve de leur autlicnticilë? de quels points suffisamment établis, du quels faits part-on? et quelle chaîne de traditions bien soutenues nous conduit jusqu'au temps ou ces faits sont arrives * ?
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(o) Quelques cTianaements faits par des copistes, e{c,.On veut trouver dans le Pentateuque. dit l'auteur du Journal de Trévoux, des anachronismes ; mais on oublie que Moise n'était pas moins la prophète que le législateur de son peuple. Ou critique l'anti-
* A s'en tenir néanmoins à ce qu'on veut bien admettre comme recevable, et, si Ton veut même, comme suffisamment assuré dans les histoires profanes des anciens peuples , voici le témoignage non suspect que rend un de nos critiques les plus éclaires à l'accord qui se trouve entre elles et la chronologie sacrée , à l'ef^ard de laquelle Fréret ne reconnaît toutefois pour la vra ie cJiroiioloqie celle «jue des Septante et celle des Samaritains : « Je « me suis attaché, dit ce savant, h éclaircir et à discuter l'ancienne « chronologie des nationa profanes; j'ai reconnu par cette étude « qu'en séparant les traditions vraiment historiques, anciennes, n suivies et liées les unes aux autres, et attestées ou même fonn dées sur des monuments reçus comme authentiques, qu'en les « séparant, dis-je, de toutes celles qui sont manifestement fausses, « fabuleuses, ou même nouvelles, le commencement de toutes « les nations, même de celles dont on fait remonter le plus haut « l'origine, se trouvera toujours d'un temps où la vraie chro- « nologie de l'Écriture montre que la terre était p:uplée depuis « plusieurs si«'<;lps. » ^Jl^moires de Vacadémie des inscriplions , tome 18, in- 4". Smte du Traité touchant la certitude et lanti(juité de la chronolocjie chinoise. Sur quoi il faut encore observer que Fréret s'attache dans ce mémoire à défendre l'ancienneté des Chinois , ainsi que dans d'autres il défond celle des Indiens, d'après des rnoniunents et des preuves qui, à en juge? par les notions plus précises qu'on a acquises depuis quelque tf-mps sur ces objets, ne sont rien moins^u'incontcstables, comme nous l'avons fait voir dans les notes précédentes.
cipation des uonis qui ne furent donnés aux villes qu'après la mort de Moisc ; mais, outre qu'elles peuvent êli'e ainsi nommées par prédiction, comme Cyrus le fut par son nom deux siècles environ avant sa naissance, serait-il contre la pureté et Tint*-, grité du texte que les reviseurs et les copistes, pour le rendre plus intelligible, eussent remplacé par des noms plus connus les noms donnés anciennement aux villes dans le Pentateuque ?■ On voudrait qu'une religion céleste dans son origine, dans sou objet et dans sa fin, ne fît point venir à l'appui de ses lois des récompenses et des châtiments temporels : mais le génie du peu-« pie, la nature du gouvernement tliéocratique dont Moïse était le ministre , n'exigeaient-ils pas ces ressorts pour contenir un peuple dont les révoltes réitérées nous prouvent assez la grossièreté et l'inconstance ? Ce que nous lisons de la vie de ses patriarches nous apprend que ce peuple n'a pu ignorer les promesses de sa religion pour l'autre vie, consignées dans lo dépôt des saintes Écritures ; et sa conduite nous démontre que cette croyance n'était pas un frein pour la dureté de son caractère. » (Voyez les Preuves de la religion, par Le François , tome 2, sect. 2, chap. 40
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(G) Quelques variantes (jui, par le peu d'importance des objets, etc. J'ai vu bien des incrédules tirer avantage de ce qu'on leur avouait que , sur des ol)jrls peu importants , quelques fautes avaient pu se glisser dans les difTôrents textes par la faute des copistes, par le grand nombre de mains par lesquelles ces livres ont passé, par la facilité des méprises en genre de calcul, puisqu'un point de plus ou de moins sur une des lettres numérales forme dans l'hébreu une différence considérable. Mais ce triomphe est ]Aen mal fondé; car enfin des passages peu essentiels pour le fond ne concluent rien contre ceux qui sont de quelque iniportance pour les fùits, ou qui intéressent le dogme et la morale ; en voici la raison : c'est que ceux-ci sont soutenus d'une tradition constante, qu'ils sont appuyés sur des monuments certius, qu'ils sont sensibles pour tous, et ne donnent par là aucun lieu aux inattentions et aux incorrections; qu'ils sont liés d'ailieuis >aiix aulrcs parties de la r( lig'on, et font un tout com-
plet avec elle. Aussi voyons -nous que les altérations et les ditfiérences d'un texte à l'autre ne tombent nulle part sur de pareils objets.
(7) Prei(^ue toutes les nations ont eu l'idée de la création du monde, etc Toutes sans exception ont eu l'idée de son commencement. « C'est un fait, dit Pouilly *, attesté par la tradi- -tion de tous les peuples de la terre. Transportons-nous dans l'ancienne Égjpte , dans la Clialdée , dans la Perse , dans les Indes, i Siam, à la Cbine, au Japon, chez les anciens peuples du Nord, enfin dans l'ancienne Grèce, tontes ces différentes nations nous diront d'une voix unanime : La terre na pas tou'^oura été, et il y a eu des premiers hommes qui ont donné à leurs enfants une vie qu'ils n'avaient reçue que d'une main invisible. Si nous traversons la mer du Sud, nous entendrons la même voLï au Mexique, au Perçu, dans les îles. Cette tradition du commencement du monde, si ancienne et si étendue, rassemble toU' tes les auties conditions qui peuvent la porter au plus liaut degré de certitude. Le fait qu'elle conserve est dune grandeur et d'une simplicité à se transmettre aux siècles les plus reculés. . . . Elle n'est conjbattue par aucune autre tradition... Je dis pîus; il est des faits constants qui ont avec elle une liaison n;.turel!e. Telle est la persuasion où sont tous les peuples, dans toutes les parties du monde , de l'existence de Ditu, comme première cau.se toute-puissante et intelligente... Le fait que nous a transmis cetto tradition universelle du commencement du monde est même de nature à n'avoir pu être inventé. Tous les peuples n'eussent point douté de l'éiernite' du monde, si en effet le monde e'tait étemel. Où eussent -ils puisé l'opinion de son commencement? leur expérience, ni celle de leurs ancêtres, ne le leur aurait pas
* Tout ceci est pris en sidîstance des Mémoires de l'académie des inscriptions, nouveaux Essais de critique sur la fidélité do 1 l.istoire, 22 décembre 172^. Voyez, à l'endroit même d'où l'on a extrait cette note, les citations de Pouilly relativement aux traditions des différents peuples.
appris ; elle leur aurait au contraire montré un monde toujours subsistant. Ils eussent donc jugé que le monde avait toujours suJjsisté. »
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(8) Elles ont toutes, ou j:resque toutes, fait sortir l'homme de la teiTe, et ensuite d'un premier homme. On forme contre cette première origine de tout le genre humain deux difficultés : l'une est la différence des blancs et des nègres, qui prouve', dit -on, que tous les honmics ne sortent pas d'un premier homme ; l'autre est le peu de communication qu'il y avait entre les hommes de l'ancien continent et ceux du nouveau. Bufibn réjjond abondamment à ces deux objections ; à la première , par une description exacte des différents peuples qu'on nous oppose. Il fait voir (juelles sont en eux les raisons de la variété des couleurs, et conclut de cette manière : « Tout concourt donc à prouver que le genre humain n'est pas composé d'espèces essenlieUement différentes entre elles; qu'au contraire il n'y a eu originairement qu'une seule espèce d'hommes qui, s'étant multipliée et répandue sur toute la surface de la terre, a subi différents changements par l'influence du climat, par la différence de la nourriture, par celle de la manière de vivre, par les maladies épidémiques, et aussi par le mélange varié à l'infini des individus plus ou moins ressemblants; que d'abcrd ces altérations n'étaient pas si marquées et ne produisaient que des variétés individuelles; qu'elles sont ensuite devenues variétés de l'espèce parce qu'elles sont devenues plus générales, plus constantes par l'action continue de ces mêmes causes; qu'elles se sont perpétuées et qu'elles se perpétuent de gonération en génération, comme les difformités ou les maladies des pères et mères passent à leurs enfants ; et qu'enfin , comme elles n'ont été produites originairement que par le concours de causes extérieures et accidentelles, qu'elles n'ont été confirmées et rendues constantes que oar le temps et l'action continuée de ces mêmes causes, il est très- probable qu'elles disparaîtraient aussi peu à peu avec le temps, ou même qu'elles deviendraient différentes de ce qu'elles sont aujourdhui, si ces mêmes causes ne subsistaient plus, ou
si elles venaient à varier dans d'aunes circonstances et par d au-> très combinaisons. >-
(Fin du Discours sur les variétés dans l'espèce humaine.)' Pour la seconde difficulté, voici ce que dit le même auteur: a Quant a leur première origine, je ne doute pas, indépendamment mùtne des raisons tLéologiques, qu'elle ne soit la même que la nôtre ; la ressemblance des sauvages de l'Amérique septr;ntrionale avec les Tartarcs orientaux doit faire soupçonner qu'ils sortent anciennemsnt de ces peuples : les nouvelles de'-, couvci-tes que les Russes ont faites au-delà de Kamtschatka da plusieurs tenes et de plusieurs îles qui s'étendent jusqu à la paît tie de 1 ouest du continent de l'Amérique, ne laisseraient aucun doute sur la possiljilité de la communication, si ces découvertes étaient Mtn constatées, et que les terres fussent à peu près con-; ligues. Mais, en supposant même qu'il y ait des inter>alles de mer assez considérables , n'est- il pas très-possible que des hommes aient traversé ces intervalles , et qu'ils soient allés d'eux-mêmes cLerclier ces nouvelles terres, ou qu'ils y aient été jetés par la tempête ? Il y a peut-être un plus grand intervalle de mer entre les iles Jlaiianes et le Japon qu'entre aucune des terres qui sont au-delà de Kamtscliatka et celles de l'Amérique ; et cependant les îles Marianes se sont trouvées peuplées d'hommes qui ne peuvent venir que du continent oriental. Je serais donc porté à croire que les premiers hommes qui sont venus en Amérique ont abordé aux terres qui sont au nord-ouest de la Californie ; que le froid excessif de ce climat les obligea à gagner les parties les plus méridionales de lem' nouvelle demeure; qu'ils se fixèrent d'abord au Mexique et au Pérou, d'où ils se sont ensuite répandus dans toutes les parties de l'Amérique septentrionale et méridionale : car le Mexique et le Pérou peuvent être T&^ gardés comme les terres les plus anciennes de ce continent, et les plus anciennement peuplées , puis'ju'eUes sont les plus élevées et les seules où l'on ait trouvé des hommes réunis en société. » {Même discours, vers la /în. Voyez aussi Robeetsos, Uist. de l'Amérique, t. 2, p. 1^9 et suiv.)
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(9) Ici, comme sur tout le reste, les critiques les plus éclairés
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â les plus savants sont pour lui. a Moïse, qui connaissait s! bien IfiS titres égyptiens , ne craint pas de faire remonter l'origine du genre humain au seul Adam ; il en fixe le berceau , les âges et les générations : tous partent de Babel, 800 ans avant lui : il ne s'embarrasse pas comment ils ont passé les mers , pourquoi les ans sont blancs, les autres noirs. Or l'histoire confirnue son récit. La plaine de Sennaar au confluent du Tygre avec l'Euphrate, la beauté, la fertilité de ce pays plat, l'asphalte et le bitume naturels au sol sont attestés par Ammien - Mar» œllin , qui suivait l'empereur Julien , et par Pline et Ptolomée. La tour du ralliement, la confusion, l'origine des langues, la dispersion des hommes, tout cela est connu et devance les histoires de la Clialdée; tous, selon les desseins de Dieu, vont peupler les clininls éloignés. Chaque colonie , unie par son langage, s'anéte et se fixe : ailleurs on ne les entendrait pas. Tout part de l'orient, et se répand au midi, à l'occident et au nord. Les trois premières colonnies se multiplient en paix sur les côtes de l'Asie , en É.';yptc et à la Chine Tous conservent la première tradition , dont on reconnaît les traces dans les fables mêmes qui l'ont alle'rec. Les autres colonies, dispersées et séparées de toute sociét,é avec les premières , tombèrent dans uu abrutissement et une barbarie dont elles ne sont sorties que pat leur commerce ouvert avec l'orient, qui fut toujours le siégo des sciences et des arts, d'où ils se sont louiours répandus dans le reste du monde, comme l'histoire l'atteste. Tout concourt donc îj certifier le récit de Moise ; la géographie même est pour lui; tout y est place dan-, ses vraies positions locales. Moise est bien plus exact qu'Homcre et Tite-Live; et, i5oo ans avant Auguste, il ose raconter l'enfance du monde et partager la tearrc entre les fils et petits -fils de Noé. Japbct va au nord de l'Asie, dans les pays maritimes de l'Europe : Cham, au midi tt dan» l'Afrique ; c'est le Hammon des profanes : Sem reste en Asie , en deçà et au-delà de l'Euplu'ate. Ce partage se trouve ches le» poètes dans le fatras de lems fables.
« Moise place tous les autres dans leurs cantons, y assigna les pères des peuples divers et les fondateurs des nations coq" nues. Lui seul a pu avoir ce détail précieux, ou par révélation,
DE LA RAISON. 25l
ou par une tradition fidèle : il est donc le seul à consulter comme le flambeau de lYrudition historique. Les auteurs profanes nous mettent ou nous laissent dans les ténèbres: l'Écriture seule nous montre les lieux, les dates, les coutumes et les faits. Dans le récit de Moise tout est lié et suivi ; dès la naissance du inonde Adam est créé pour Dieu ; il sort de Tordre, il est puni ; mais il lui reste un culte et une espérance. La terre est noyée pour ses crimes ; mais elle est bientôt repeuplée. Les cœurs se dépravent encore; mais Dieu met à part un peuple qui conseire la pureté de son culte et de ses oracles ; il lui donne une loi ; il lui confie les promesses du salut. 3Iettez à côté de cette histoire les fables païennes , les histoires éf^ptiennes , chinoises , et jugez. » (Dictionnaire anti-philosophique , art. IMoisE. ;
Je crois pouvoir ajouter à ce morceau celui de Pluche , qui prête un nouveau jour à des objets si intéressants. (( L'n autre moyen, dit-il, de sentir la justesse de ce récit (du législateur des Juifs) consiste en ce que la diversité des langues s'accorde avec les dates de Moïse : cetîe diversité devance toutes nos histoires connues ; et d'une autre part, ni les pyramides d'Egypte , ni les marbres d'Arondel, ni aucun monument qui porte un caractère de vérité , ne remontent au-dessus. Ajoutons ici que la réunion du genre humain dans la Chaldée avant la dispersion des colonies est un fait très -conforme à la marche qu'elles ont li-uue : tout part de l'orient, les hommes et les arts; tout s'avance peu à peu vers l'occident, vers le midi et vers le nord. L'histoire montre des rois et de grands établissements au cœur, et sur les côtes de l'Asie , lorsqu'on n'avait encore aucune connaissance d'autres colonies plus reculées : celles-ci n'étaient pas encore, ou elles travaillaient à se former. Si les peuplades chinoises et égyptiennes ont eu de très-bonne heuje plus de conformité que les autres avec les anciens habitants de Chaldéa pat leur inclination sédentah-e, par leurs figures symboliques, paP leurs connaissances en astronomie, et par la pratique de quelques beaux-arts, c est parce qu'elles se sont tout d'idjord établies dans des pays excellemment bons , où , n'étant traversées ni pat les bois qui ailleurs couvraient tout, ni par les bétes qui troublaient tous les étab.issements à l'aide des bois, elles se sont
2a2 LES EGAREMENTS
promptement multipliées et nont point perdu l'usage 'des pre* mières inventions. La liaute antiquité de ces trois peuples et leur ressemblance en tant de points montrent l'unité de leur origine et la singulière exactitude de l'histoire sainte. L état des autres peuplades fut fort différent de l'état de celles qui s'arrô-* tèrent de bonne lieure dans les riches campagnes de l'Euphrate, du Kian et du >"il. Concevons ailleurs des familles va'^abondes, qui ne connaissent ni les lieux ni les routes , et qui tombent à l'aventure dans un pays misérable où tout leur manque : point d'instruments pour exercer ce qu'elles pouvaient avoir retenu de bon; point de consistance ni de repos pour perfectionner ce que le besoin actuel pouvait leur faire inventer : la modicité des moyens de subsister les mettait souvent aux prises; la jalousie les entre-détiuisait ; n'étant qu'aiic poignée de monde, un autre peloton les mettait en fuite : celle vie errante et lcnî,'-tcmps incertaine fit tout oublier. Ce n'est qu'en renouant le commerce avec l'orient que les clioses ont changé. Les Uoths et tout li Dord n'ont cessé d'être barbares qu'en s'étabiissant dans la Gaule et en Italie : ks Gaulois et les Francs doivent leur politess" aux llomains : ceux-ci avaient été prendre leurs lois et leur littérature à Athènes : la Grèce demeura brute jusqu'à l'ai-rivée de Cadmus, qui y porta les lettres phéniciennes; les Grecs, enchantés de ce secours, se livrîrent à la culture de leur langue, à la poésie et au chant; ils ne pru-ent goûta la politique , k l'architecture , à la navigation , à l'astronomie et à la peinture, qu'après avoir voyagé à Memphis , à Tyr et à la cour de Perse; ils perfectionnent tout; mais n'inventent rien. Il est donc aussi manifeste, par l'histoire profane que par le récit 'le l'Écriture, que l'orient est la source commune des nations et des belles connaissances, psous ne voyons un progrès contraire que dans des temps postérieurs où la manie des conquêtes a commencé à reconduire des bandes d'occidentaux en Asie.
« J'ai vu des hommes plus que suspects d'incrédulité qui étaient singulièrement frappés et embarrassés de l'exacte correspondance qui se Irotwe d'dqe en dqe entre les différents récits de la Bible et l'état contemporain de la société : je les ai toujours trouvés inquiets ou ébranles à proportion de
ce qu'ils avaient d'érudition et de droiture dans l'esprit. .„ v « La géographie est assurément la partie de l'Ecriture la plus sèche , où il y ait le moins de profit à faire pour les sentiments et pour la conduite. On pi ut dire cependant que cet article y est d'un prix inestimable, puisqu'il suGRt pour constater la vérité des récits. Le gcographique met tout en ordre , et rend la ve'rite' palpable. Prenons le Pentateuque ou la Genèse seule ; voyons l'origine et les premiers progiès des nations. Dans le récit de Moïse on trouve, je l'avoue, dos lieux et des peuples que l'éloignemeat des temps a obscurcis : mais de tout ce qu'il nomme , ce qui est encore reconnaissable dans des temps postérieurs justifi^e sa nanation par une étendue de connaissances qui prouvent ou l'inspiration ou le secours d'une tradition fidèle. Vous ne trouverez nulle part chez les profanes une pareille exactitude ; à tout propos on se voit dans la nécessité de leur reprocher les Cxbies ou les méprises , etc. »
(Spectacle de la nature, t. G. La Préparation évancjcUcjue.)
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(lO) La matière, le monde , toutes les pai'ties du monde ont donc aussi été créés. Supposons la matière éternelle : et qu'on se rappelle ici ce qui a été dit dans la quatrième lettre. Première- T.aent rien n'a pu agir sur elle , si elle est éternelle par ellemême : chacune de ces particides ne peut rien recevoir ni rien communiquer, rien perdre ni rien acquérir, parce que tout en elle et dans toutes ses parties est dès lors nécessaire par sa propre essence : rien ne pourrait donc être comme il est dans la nature. Secondement , si la matière est éternelle par elle-même , elle a dû être de toute éternité en mouvement ou en repos. Si elle a été en mouvement , est-ce par elle-même ou par une première cause ? Par elle-même ? le mouvement lui serait donc essentiel , la corr». munication du mouvement de chaque partie de matière Lmpo»sible ; l'idée même du repos conU-adictoire. Par une première cause? voilà donc au moins le mouvement créé en elle. Si elle a été éternellement en repos , on fera la même demande. Est ce par elle-même? le repos lui serait nécessaire; et le mouvement imlK)S8ibIe. Par une autre cnuse ? vous la suppoôez donc iiidifle-
rente, de sa nature, au mouvement ou au rej>os; puisqu'elle est soiiie du repos pour être mue, voilà donc encore ime fob une cause cre'alrice du mouvement dans la matière. Mais si, en supposant que la matière est cternelie, vous ne prétendez pa» qu'elle soit éternelle par elle-même, on vous fera avant tout les mêmes questions que nous venons de faire sur son mouvement et son repos, et de plus on vous demandera ce que c'est qu'une matière éternelle , qui existe par une autre cause qu'elle-même , qui ne trouve dans son propre fonds ni son existence ni sa manière d'exister, et qui cependant n'est pas créée.
Qu'on y fasse attention; ceux qui ne veulent pas admetOT one création dans le temps seront toujours forces, en remontant aux vrais principes, de l'admettie dans Iclernité; ce cjui implique contradiction, puisque c'ast supposer dans l'éternité la production d'une chose déjà produite.
Ce qui ( (Traie 1 imagination , c'est ce queljue chose sorti de rien : mais il faut observer que ce n'est pas av( c rien ou par rien qu'il en sera sorti , des que vous reconnaîtrez une première cause, une puissance infinie qui renferme dans sa fécondité le pouvoir de créer. Or, pour sauver toutes les aLsurdiiés qui suivent de l'éternilé de la matière , il faut bien admettre celte première cause, distinguée de la matière, intelligente et libre, existante par elle-même , et ayant par sa nature le pouvoir infini de créer, ou la liberté de a'éer et de ne créer pas , de le faire dans un temps ou dans un autre, dfi la manière qu'il lui a plu choisir entre toutes les autres
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(il) La raison toule Fcnle nous rappelle donc à la création du monde., à la création du premier homme. <c Permettons un moment à ceux qui ne veulent point voir l'action de Dieu danj la natiure, ou qui n'y veulent que le mouvement une fois im>prlmé, permettons -leur de former la terre de telle façon qu'ils jugeront à propos : donnons -leur une matière abondante, un mouvement circulaire, une durée tout aussi grande qu'ils voudront : qu'ils choisissent, ou des lois de Descaries, ou de celloB de >'ewtotL Yoilà la terre formée selon leur idée. Mais cetl« terre
DE LA RAISO-V. 2.JD
est nue ; je n'y vois ni verdure ni habitants. Qu'on me irelie ici en œuvre toutes les lois et toutes les combinaisons des mouvBtnenls, cette terre ne sera jamais qu'un désert aflreux. Si In moindre plante y monte, si le moindre ver y rampe, c'est à une intelligence, c'est à une volonté particulière qu'il tn faut rapporter la structure et l'action. Le mouvement, qui ne peut construire les anneaax et les entrailles de ce ver, ni les organes de cette plante, pourra-t-il donc ordonner une tene et la rendre habitable ? pourra-t-il en proportionner ks différentes couches aux besoins de ses habitants ; lui départir sa juste mesure d'air, d'eau et de feu ; la placer à un tel point de distance à l'c'gard du soleil qu'elle ne soit ni glacée par trop d'éloigncment, ni briilée par une proximité trop grande ? Si les plantes et les habitants de cette terre y sont introduits par de volontés spéciales, petilon d lUter que lu même sagesse qui a créé les plantes et les animaux ne leur ait préparé , par une volonté aussi expresse , un terrain propre et une demeure conforme h leurs besoins ? Cette terre , si elle était composée selon l'idée des philosophes , assen> blerait autour d un centre commun plusicuis couches de matières rangées l'une sur l'autre , selon leur pesanteur spét iûque , c'cst-à-dirc , les plus pesantes par-dessous et les plus Légères par-dessus. Mais elle serait sans utilité, parce qu'elle serait sans organes : point d'atmosphère dont elle pût ressentir tour à tour la pesanteur et le ressort : point de diversité dans la cot>che extérieure poiu- se proportionner h la diversité des graines : point de bassin creusé potu- être le réceptacle du sel et des eaws si nécessaires à la fécondité de la surface : point de montagnes pour i-ecueillir l'évr.poration de la mer, et pour précipiter de baut les fleuves sur les plaines : point de corps d'arènes préparés pour Contenir long-temps les eaux des fontaines : point dfi corps de glaise pour soutenir et arrêter les eaux dans les arènes : point d'eaux souterraines pour voiturer de côté et d'autre le sel, le bitume, le sable, le limon, le vitriol, le mercure et les soo- &C8, dont la dispersion, le concours et la fermentation poupront former ensuite ici des eaux minérales ou des bains chauds, là des pierres précieuses, ailleurs des pierres à bâtir, et peut-être de« métaux. Comment se j;ersuadera-t-on qu'une jnécmique et
des opérations si supérieures à toutes nos connaissances se pourraient exécuter dans les croûtes massives de notre soleil obiBCurci? Celte terre pliilosophiquenient construite ne sera donc propre à rien ; et l'appareil merveilleux des organes de notre globe démonti-e, non une croiilc, une tache, ou un accident arrivé dans la nature, mais une création expresse et un arrangement plein de desseins et de précautions. Le Spectacle de la nature est donc sur ce premier point pai-faitement d'accord avec le récit de Moise. » (Plcche. L'usaqe du Spectacle de lu nature. à la fin du troisième volume. )
« Notre terre, dit-on, est peut-être une masse détacbéc d'un corps céleste, ou le résultat d'une de ces taches que les astronomes observent sur le disque du soleil, lesquelles ont pu se détacher et former de nouvelles planètes... Réfutons cette conjecture en passant, ne fût-ce que pour montrer le danger de prendre poiu- guide son imagination dans la carrière àrs vérités géométriques. Il a été démontré par IS'ewton qu'un ccq>s détaché par une force de projiciion d'un autre corps qui l'attire suivant les règles de la gravitation connue décrit dans son mouvement une de ces courbes qu'on nomme sections coniques : ainsi ce même corps doit nécessairement, en vertu des lois de la pesanteur, retomber dans sa première révolution sur la surface de l'autre. Si donc notre globe s'était détaché de quelque corps céleste pour être lancé dans l'espace, il serait retombé sur ce même corps, et ne ferait point autour du soleil la révolution dont nous sommes les témoins et les admirateurs. Un boulet , parti de la surface de la terre avec une force quelconque et sous tel angle que l'on voudra, sera obligé d'y retomber en vertu de sa gravitation. Mais si un canon était supposé élevé au-dessus du globe, et que le boulet partit de cet endroit, il est certain qu'il tournerait autour de la terre sans retomlaer, et qu'il passerait dans chaque révolution par le point dont il était parti. Il en est de même par rapport à notre terre et au soleil : puisque les observations prouvent qu'elle décrit une ellipse autour de cet astre, il s'ensuit que , depuis que le monde a existé , elle a toujours été dans un point de son orbite actuelle, sans quoi aucune loi de la nature n'aurait pu l'y placer. Ceci sert à prouver en même temps que
la nature d'un système planétaire n'admet point a'arrang^men successif, et que des le commencement tout a dû être dans le même ordre que nos veux voient actuellement dans l'univers. * ■-)
« Une autre hypothèse , mais qui n'a jamais pu partir
d'ime tête un peu remplie de connaissances astronomiques, c'est celle par laquelle on supposerait qu'une planète principale comme notre terre pouiTait être une comète déplacée. Je prie celui qui l'a inventée de me dire qu'est-ce qui aurait pu de'touraer celte comète d'une orbite dont les lois sont aussi fixes et lussi constantes que cell's des orbites de toute autre planète. On voudrait surtout savoir ce que serait devenu le corps qui l'aurait déplacée. Veut-on nous ramener à ces temps d'ignorance et de crédulité où les comètes étaient regardées comme les chevaliers errants de l'espace, et où l'on croyait leurs mouvercenis affranchis de ces lois immuables qui conservent l'ordre de lucivevs? {Réflexions philosophiques sur le système de la nature, par HoiXAND, première partie, chap. 6.)
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(12) Imacjine, si tu le peux...., (juclcpie cl ose.... qui réponde mieiu; à toutes les difjlciillés que le récit de IMoïse. Un article, entre tous les autres, qui me parait toujours fort embarrassant, et que je ne crois pas facile à résoudre par une autre voie que celle que nous offre ce récit, c'est la formation des langues. Rousseau, dans son discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, prouve assez bien pour tout esprit raisonnable et dégagé de toute pré\ eniion qu'il est impossible de concevoir comment d'eux-mêmes ils ont pu parvenir à s'en former une. Reste à conclure, conformément à l'histoire présentée parMoise, qu'une langue primitive, modifiée et altérée de bien des ma-
• C'est aussi la remarque importante que fait Dionis du Séjour, de l'académie des sciences, dans son Essai sur les comètes. « Tout lui parait porter l'empreinte d'un anangemenl primitif aussi ancien que l'univers. » ( Voyez les sections huitième et neuvième.)