‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raisonChapitre 29 sur 43 · LETTRE XXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVI

Le marquis à la comtesse de Vaîmont.

Xu veux, ma chère Emilie , que je règle ton goût, les sentiments, ta conduite sar l'usage des grands biens que tu possèdes; et tu penses que le comle lui-même me saura gré de mes conseils sur un objet si délicat et si important.

Le rang que ton mari tient à la cour, ses richesses et les tiennes, la juste nécessité où il est de s'en faire honneur, 1 espèce de rivalité de fasiG et d'éclat qui régnent parmi les courtisans et dans tous les étals, les bienséances, en un mot, et îe ton du siècle; que dis-je? l'intérêt, le bien réel de la société n autorisent-ils pas de ta part, n'exigenlils pas même une habitude de luxe et de somptuosité, des dépenses peut-être exorbitantes, mai« qui , parce qu'elles sont aujourd hui si communes, te deviennent en quelque sorte nécessaires?

Sans doute, ma fille, il est des bienséances d'état qu'on doit se faire un scrupule de violer. L'amour de Tordre, le premier de tous les sentiments pour une àme bien née, la première de toutes les lois pour un esprit juste et bien fait, met chaque homme à sa place, fait garder à chacun sa dignité et son rang, conserve le ^Tai rapport des états et des choses , et porte partout la décence

des coutumes, des seutlmenls et des mœurs. Ce qui dans une condition plus obsciu'e serait une vanité ridicule et une aftbctation insupportable , .devient noblesse, convenance et dignité dans un rang plus élevé j ce qui babituellement , ou dans des occasions moins importantes, serait folie et prodigalité, devient dans dautres moments, dans des circonstances plus essentielles et des occasions d éclat , magnificence , grandeur dame , et générosité.

ôlais cette sorte de convenance dans l'usage des richesses n'est point le luxe sur la nature duquel tu désires si vivement d être éclairée. Ici , mou Cmilie, je me trouve arrêté dès la première notion que je voudrais t en donner. Qu'est-ce que ce luxe que tu dois te permettre ou te défendre, suivant lïdée vraie que tu auras su t'en former; le luxe^ dont on a dit tant de mal autrefois , et dont on dit tant de bien aujourdhui? En faire l'éloge, en célébrer les avantages, c'est philosophie, c'est sagesse parmi ses plus illustres partisans et dans ce siècle éclairé : en dégrader la nature avec les sages de lantiquité, en détailler aveccuxles inconvénients, en réprouver comme le législateur des chrétiens les principes et les effets, c'est dans les uns, si Ton en croit les philosophes de nos jours, le langage de déclamateurs insensés , de froids moralistes , qui ont censiué le luxe avec plus de morosité que de lumières; c'est dans les autres l'aveuglement du fanatisme et de la superstition.

Et qu"est-ce donc encore une fois que le luxe, envisagé j cU'de si grands hommes sous des points de vue si diftërems ? Pour fixer nos idées par rapport à lui, n'en changeons pas, s'il se peut, la notion la plus commune, et commençons par fixer le sens du terme qui sert à l'exprimer : peut-être ne dira-t-on plus que le luxe n'est qu'un mot sans idée précise, que le luxe n'est qu'un vain nom. Chaque chose a sa mesure : la nature a la sienne , qui est celle de nos besoins; la société a celle de letat et du rang ; la fortune a la sienne également, ce sont nos facultés. Passer cette mesure, c'est désordre, c'est abus. Cela posé, dans sa signification la plus générale, la plus universellement reçue, qu'cntend-ou par le luxe ? Est-il l'usage simplement honnête et raisonnable ! ou est-il l'abus des richesses? A-t-on voulu dire seulement que celui rfui s'y livre ne fait qu'user de son industrie et de son opulence de manière à se procurer un bienêtre plus réel? ou veut-on faire entendre par là qu'il en use plus pour l'ostentation que pour la décence, plus pour les excès de la mollesse que pour une utilité réelle, plus poui'dcs goûts frivoles que pour des agréments et une convenance honnêtes, et pour une juste nécessité?

Si j'interroge à cet égard, non l'esprit de système, mais Fopinion commune qui seule a droit de fixer le sens des termes, laquestion sera bientôt décidée-, et de l'idée générale nous verrons sortir, ce me semble , cette notion exacte et précise : le

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luxe est l'usage des richesses pour 1 osteutalion et la vanité, ou pour la rechcrclic dune excessive commodité ■*.

C est là en effet ce que nous offrent tous les états, toutes les conditions, lorsqu'on dit que le luxe y règne; et labus est censé d autant plus grand , que cette ostentation est plus marquée , que cette recherche des aises et des commodités est plus excessive, relaûvement au rang que nous tenons dans la société ^ à nos vrais besoins, et à nos facultés.

Mais cet usage des richesses, ainsi entendu, CCI abus qu'on en a fait, pcuî-il être un bien? lest-il par rapport au particulier? Test-il du moins par rapport au coi-ps entier dont nous sommes membres? La question, ainsi réduite à ses justes termes , ne souffre plus , je crois , de si grandes difficultés.

Regarderai -je comme un bien pour toi, ma

* « Melon a dit : Le luxe est une somptuosité ejctraordinair* que donnent les richesses et la sécurité d'un cjouvernement. Cette définitioD arrondie paraît nette et comprendre tout,; et cependant elle est contredite par le fait et par la morale : par le fait, en ce que les règnes enrages de Caligula et de Néron ont été à Rome ceux du luxe , et non pas assure'meut ceux de la sécTirité ; par la morale, en ce que justifier le luxe d'après celte définition, c'ist célébrer les dissipations de CliJopiire ei d'IIéJio^a])ale. Or, Melon était tiop honoête homme pour avancer et soutenir cela. Tâchons donc de définir le luxe sans proscrire la dépense, et disons, plus mal sans doute , mais plus exacu-ireul : Le lujce est l'abus des richesses. » ( L'Adù des hommes. J

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llile, comme un bien ]^>our cliacim de nous, une ostentation de richesses qui, par une suite nécessiiire, par une filiation inséparable du luxe, engendre et nourrit chaque jour 1 insatiable cupidité, la dureté, Torgucil, la jalousie, l'envie de paraître toujours davantage , et qui par là même fait sacrifier un bien-être réel à un éclat vain et chimérique, la douce et honnête liberté à une brillante et honteuse servitude , le repos de l'esprit et du cœur aux inquiétudes et aux tourments de la vanité (i), les expressions Louchantes de 1 humanité et le cri de la nature à la soif de l'or et au désir de primer? Envisagerons-nous comme un bien un air de faste et d'opulence qui , avec 1 apparence des richesses , eu ôte bientôt la réalité ; qui fait contracter de jour en jour de nouvelles dettes , sans fournir en proportion des ressources, à moins qu'elles n'avilissent; qui fait céder une gloire solide et une ^Taie dignité à une décoration de théâtre et à un masque de grandeur ; qui porte la désolation et la ruine dans une famille sous prétexte d'en rehausser léclat et d'en faire valoir la noblesse; qui est cause que les liens les plus sacrés se relâchent , que les parents les plus proches paraissent étrangers les uns aux autres , qu'à moins d une naissance illustre on rougit de porter le nom de ses pères , que les mariages sont mal assortis et deviennent tous les jours plus difficiles? Que dirai-je de plus? Faudra-t-il considérer comme un bien une recherche de commodités excessives , qui ^

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par la nature même des choses et par un enchaînement facile à saish-, augmente les besoins, rétrécit 1 esprit, dégrade le goût, énerve le courage, corrompt les mœurs , et dès lors multiplie les maux par les jouissances , et le malaise par les désirs; rend l'existence plus pénible en paraissant la rendre plus douce; force toujours à se croire plus malheureux et plus indigent de ce qu'on n'a pas qu heureux et riche de ce que l'on a * ; nous étourdit et nous enivro dans labondance, et nous laisse sans force et sans ressource dans les revers; immole les vertus à l'aisance "^^^ et l'honneur à la volupté?

O ma fdle ! il est donc vrai : si la multiplicité des besoins enfante le contentement et la paix; si l'apparence du bonheur vaut mieux que le bonheur même ; si un éclat fastueux , qui rapetisse nos idées et avilit nos sentiments , fait la grandeur (2); si c'est un bien qu'un raffinement de mollesse et de volupté , qu un surcroît de plaisirs qu'on achète aux dépens des vertus et des mœurs *^*; que dis-je? si la différence entre la

*■ « L'opulence est dans les mœurs, et non pas dans les rin chesses. » (MostiESQLieu, Grandeur des Romains, chap. 10.)

** « En général, la plus sûie façon de réprimer les vices, dit tt l'auteur de Bélisaire, est de restreindre les besoins. »

Quelqu'un a très-bien dit : « La nature demande le nécet- « saire, la raison veut l'utile, l'amour-propre cherche l'agre'able, H et la passion le superflu. »

*** « Le libertinage est trop généralement reconnu pour

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^ ertu et le vice est une chimère , le luxe n'est qu'un nom, le luxe n'est point un mal.

Mais peut-il en être un à l'égard du particulier qui s'y livre, et être un bien pour la société tout entière? Les membres peuvent-ils être malsains et le corps en santé? Est-ce un bien pour 1 état que les distinctions soient pour les richesses, et non pour le mérite ; que la honte ne soit plus dans les actions basses et viles, mais dans 1 indigence ; qu ù force de vouloir se distinguer par un vain éclat, on ne distingue plus personne, et que tous les rangs soient confondus "^ ? Est-ce un bien que lesprit et le goût des petites choses gagnent tous les ordi'es de citoyens (3)j que le faste étouffe l honneur (4) ; que , par la trop grande ardeur de jouir, avec du crédit et de 1 opulence , tout soit censé permis ; que la timide innocence , pauvre et dénuée de secours , soit mise à 1 enchère , soit vendue par des parents avides ou indigents, et soit sollicitée , soit achetée par le riche voluptueux? Est-ce un bien que la jeunesse du village apprenne à jouer la comédie chez son seigneur, s'ennuie de son travail, déteste sa pauvreté libre et tranquille, abandonne son hameau, et fasse

« être une suite nécessaire du luxe, pour que je m'arrête à le « prouver » , dit l'auteur du tiop fameux livre de l'Esp-it. (Discours II, cljap. i5.)

* Il n'y a plus qu'une chose qui distingne aujourd'hui ; c'est l'honnêteté, la de'ceuce : et elle dislingue beaucoup, car elle est df Tenue hion nrc.

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bon marché de son honneur pour acheter des fbntanges? Est-ce un bien pour 1 état que l'artisan soit à la merci du moindre caprice , du moindre dérangement dans les modes, et meure de faim tandis qu'une autre classe d artisans se nourrit et s'enrichit de son désastre? Est-ce un bien que, poiu satisfaire la vanité, que par une habitude de délicatesse, ou qu'enfin par le danger d une misère plus grande, on craigne de multiplier le nombre de ses enfants; que les villes se dépeuplent sourdement , moins encore par la quantité d hommes que le liberlhiage fait périr que par ceux que le luxe empêche de naître? Est-ce un bien que les campagnes soient désertes (5) parce que le bon homme sera foulé-, parce que nous prendrons sur son nécessaire pour fournir à notre superflu ; parce qu'il paraîtra plus doux au fils du villageois rumé et avili dclaler la riche et brillante livrée d un roturier parvenu que de tracer sans fruit et Bans honneur le sillon pénible et vraiment honorable qu'avaient tracé ses pères ; parce qu^enfin un petit nombre d'hommes avides, pour contenter leur faste et leur cupidité , achèteront presque seuls le produit de nos champs, exporteront au loin nos moissons, dépouilleront l'état de ce que la nature libérale prodiguait également à tous , feront naître la disette au milieu de l'abondance (6), et porteront la misère et la mort où les bénédiclions du ciel semblaient porter la fécondité , la rie et le bonheur? Est-ce encore un bien qu'au

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sein de la mollesse les forces diminuent, les tempéraments s'afiaiblissent , les constitutions changent, et n'offrent plus dans la paix que de lâches et honteux sybarites, et dans la guerre que des hommes énervés, sous des chefs peut-être encore pleins de valeur (y)? Est-ce un bien que, dans la dépravation générale, le luxe de l'esprit suive celui des mœurs, et déprave le goût comme les sentiments ; que l'esprit de patriotisme s'altère 5 que lintérêt particulier succède à l'amour du bien commun (S); qu'on ramène tout à soi, et rien à l'état dont on fait partie ; qu'on en trahisse la gloire; qu'on se joue du sort de ses concitoyens; et que, chez des peuples corrompus par le faste et l'amour des richesses, on ait vendu quelquefois les armées, les villes, les provinces et sa patrie à prix d'argent? Que sais-je enfin? est-ce un bien, que les besoins, croissant avec l'industrie et le commerce, consomment, absorbent tous les fruits de l'une et tous les produits de l'autre; qu'ils épuisent l'état en paraissant le faire fleurir; et qu après lui avoirdonué un ande santéqui couvre une maladie réelle, ils le laissent obéré, languissant, affaibli, sans argent, sans crédit et sans ressources? car voilà, ma fille, tous les effets du luxe. Pour éluder toutes ces vérités et mettre le luxe à couvert de ces justes reproches , on a dit , et c'est le tour le plus ingénieux qu'on ait pu donner i sa défense , « que le luxe ne faisait qu'accompa- (c gner tous ces effets , mais qu'il n'en était pas la

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« cause; que cette cause de tant de maux était « seulement dans les mœurs ». Mais si des maux si grands, des mœurs si dépravées sont presque toujours à côté du luxe, que penser d'un luxe qu'accompagne pour l'ordinaire un si triste cortège? Mais ces maux ne tiennent-ils pas évidemment au luxe comme une suite naturelle et nécessaire, comme leiïét tient à son principe? et ne sont-ils pas à son égard des enfants légitimes que ne peut désavouer leur père? Mais, s'il est vrai que les mœurs influent sur le luxe et sur ses suites, avec quelle force prodigieuse , quelle rapide et funeste influence le luxe ne réagit-il pas sur les mœurs ! On cite des exemples de quelques nations où le luxe n'a pas toujours eu de si tristes effets. Mais, dans 1 histoire des faits comme dans l'histoire naturelle, des exemples particuliers prouvent bien peu contre des choses généralement reconnues; ou parce que ces faits sont équivoques, ou parce que les circonstances sont différentes, que l'application des exemples n'est pas juste , et que les conséquences sont au moins incertaines. Et que prouvent en effet quelques inductions particulières contre lautoritéde tous les législateurs; contre celle de tous les historiens et de tous les philosophes , qui se sont montrés les observateurs les plus sages et les plus fidèles; contre la com-mune expérience de tous les siècles *?

* Un des pliifi zélé* dcfenseurs du luxe ne craint pas d'avaa-

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On a dit « que le luxe n'était dangereux que « pour de petits états , et quïl enrichissait les (« grands. » Mais ce que je t'ai montré, ma fille, des effets du luxe est propre également à tous; et je ne sais si, dans la comparaison, le principe contraire à celui que l'on veut établir ne serait pas le moins opposé à la vérité : quoiqu'il en soit, tous les grands royaumes, si Ion en croit l'histoire , se sont perdus par le luxe *,

« Le luxe, a-t-on dit encore, excite l'industrie, « anime les arts, fait circuler les espèces, peuple « les villes, et fait vivre une foule d'artisans, n Mais s'il excite l'industrie (c) aux dépens des

c:r que, « dans tous les temps, ce sont les poètes, les orateurs, <( les moralistes, qui coirmunéraent ont le plus décrie' le luxe; » et que communément aussi ce sont les hommes d'é'.at qui l'ont « appuyé. » Jlais les législateurs les plus célèbres, les princes les plus recommandubles pour leur sagesse et leur vertu , les ministres les plus éclairés, qui se sont élevés si hautement contre le luxe, qui l'ont si fortement condamné, n'étaient-ib pas des hommes détail?

« Dans la théorie, ajoute le môme auteur, l'opinion com- « mune est contraire au luxe ; dans la pratique , tout le monde « s'y livre. » Mais que s'ensuit- il? que sur cela, comme sur tout le reste , les hommes ne sont que trop souvent en contradiction avec leurs principes, parce que, si d'un côté les priii"» cipcs les éclairent, de l'autre les passions les égarent.

* « Rien n'est plus flatteur que le spectacle du luxis ; rîen de « plus attrayant. Je ne suis pas surpris de ce qu'il a perdu tant « d'états. C'est, dira-l-on, une vaine déclamation rebattue pat « les moralistes. Je ne m'amuserai pas à vous prouver par l'hia-; a loire que ce sont des faits rebattus , et non une déclamation, ». ( Entieiie.T de PévicUs el de Sully. )

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