‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raisonChapitre 30 sur 43 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

28a LES ÉGAREMENTS

mœurs; s'il anime les arts dans les choses frivoles et en dégradant le goût des ai'tistes (lo); s il épuise tôt ou tard les espèces qu il fait circuler (i i); s'il dévaste les campagnes pour peupler les villes, que bientôt il dépeuple à leur tour; s'il fait des artisans inutiles et des valets aux dépens de la classe nécessaire des laboui-eurs, et si de ces artisans il en fait mourir de faim, par le trop grand nombre, plus qu'il n'en nourrit *; s'il ruine la noblesse pour la mettre de niveau avec les modes et les caprices de ceux qui se sont enrichis par la huancc; s il multiplie les faillites après avoir donné à un faste arrogant le pain des créanciers ; si, pour augmenter la fortune de quelques citoyens, il eugendre dans l'esprit du grand nombre le goût et l'habitude des malversations et des crimes; s'il a' mille autres inconvénients qu'il serait trop long de détailler : alors pour un état quelconque le luxe est-il un gain? Ahl je l'avouerai sans peine, le luxe donne pour quelques moments un air de force et de puissance, taudis que sourdement il mine , et qu avec le temps il détruit. Cet air de vigueur qu il prête ressemble à l'embonpoint d'un corps qu engraissent des humeurs superflues , et qui manque de la chaleur nécessahre : signe apparent de la vie et de la santé , il porte en lui le

• « Le luxe peut être nécessaire pour donner Hs pain aux « pauvres ; mais , s'il n'y avait point de luxe, il n'y aurait point de pauvres. >» ( PiOCSSeau. )

germe de la mort (12). Ce seront, si l'on veut, les richesses de Faglo avec lesquels létat est bouleversé, et le particulier se trouve plus pauvTe qu il u'était auparavant.

ce Ce qui est luxe pour les uns , a-t-ou dit enfin , « ne lest pas pour les autres , ce qui est luxe pour (c nous cessera de lètre pour nos neveux ; d où il f( suit que le luxe nest nulle part, ou quil est « partout (i3\ » Quelle conséquence! Et ne s'ensuit-il pas au contraire qu'il y a donc en effet poui bien des personues un luxe qui, à raison de 1 état, des facultés, des "\Tais besoins de circonstance et de bienséance . peut , dans des cas particuliers , ne /être pas pour un petit nombre d autres; qu'il y a lies choses qui, pendant un temps, sont de luxe à l'égard de presque tout le monde ; qu avec el'es les besoins factices de presque tous augmentent, (3t qu'avec elles en proportion le citoyen s appauviit?

Concluons donc, ma fille, et quil y a un luxe réel, et que rien n'est plus à désirer que le retranchement du luxe, dont la natme est de croître toujours jusqu'au bouleversement de toutes les conditions et de la société tout entière. Mais à qui appartient-il de le retrancher? A ceux qui ont l empire sur l opinion et sur les modes, qui ont le pouvoir de changer les mœurs , à qui il appartient

de donner lexemple , aux grands, pour le

dire en un mot; et comme ceux-ci dominent sur l'esprit du peuple, c est le souverain qui domine

284 I-ES ÈGAREMENITS

sur eux. C'est en atlacliant la honte au faste (i4)î les distinctions aux services réels, et l'honneur à la vertu "^ , que le luxe tombe , que les mœurs se réforment, et que l'état lui-même reprend son ancienne vigueur.

Jusqu ici , ma chère Emilie , je ne t'ai parlé que le langage de la raison; mais serait-ce bien à toi que je négligerais de parler celui de l'Evangile et du sentiment?

Le riche cocdamné par ton divin maître, ce riche voluptueux , fastueux et superbe ( car 1 orgueil, le faste et la volupté vont ensemble ), était en même temps dur et impitoyable. C'est là encore leiTet du luxe. 11 resserre le cœur (i5); et loisquïl est question de sul^veuir aux besoins du pauvre, il ne trouve jamais de superflu. Cependant c^est sur cela même qu'au tribunal du juste juge, du Dieu des chrétiens, nous serons le plus sévèrement repris et condamnés. « Retirez-vous « de moi , dira-t-il au réprouvé : j'ai eu faim , et (( vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif, « et vous ne m avez pas donné à boire ; j'ai été (c sans logement, et vous ne m'en avez pas pro- (( curé; j'ai été sans habit, et vous ne m'avez pas « revêtu; j ai été malade et en prison, et vous ne « m'avez point visité : car je vous le dis en vérité, « toutes les fois que vous avez manqué de rendre

* « (JuaDd la vertu est honorée, elle germe dans tous le» K coKirs. » ( Mahmoutix. )

DE LA RAISO^^ ^b3

\i ces soins au plus petit d entre mes membres, ft vous avez manqué de me les rendre à moite môme '^. « L'insensé! Il a refusé de placer dans le citx les biens qu'il possédait sur la terre; et^ pour de vains plaisirs qui passent comme Tombre, pour un faux éclat d un moment , il s est préparé des regrets éternels.

Tu as des richesses : eli ! ma fille , avec un cœur tel que le tien, serais -tu donc embarrassée sur l'usage qu'on en peut faire? jN'y a-t-il pas des malheureux ■^■*'? De tous les traits de ressemblance avec lêtre suprême, le plus flatteur pour lliomme est d être bienfaisant. Mais le luxe empêche presque toujours de le devenir autant quon de\Tait l'être; il absorbe tout le patrimoine des pauvres.

Pour toi, ma fille, je t'ai toujours connue trop

♦ Matth. 25.

** Un bomme qui pleure, un homme qui souffre et qui a besoia.... , quel objet pour un cœur bien fait ! Et ne donneraitil pas tout l'or du Nouveau-Monde, s'il l'avait, pour sécLer une seule larme d'un infortuné ?

« Ali I sans doute ( diront ces âmes de boue qui ne savent que dissiper ou qu'amasser, qui du moins avec un revenu considérable jouent le sentiment et se croient charitables poirr de petits biens qu'elles auront faits), « sans doute il est juste, il « est doux d'assister ses semblables, et on le fait bien quelquei( fois ; mais ce qui empêche d'en faire davantage , c'est qu'on y « est si souvent trompe ! » Helas I quand on est opulent, le plus grand risque qu'on ait à courir n'est pas de faire de bonnes œuvres en faveur de ceux qui n'en ont pas besoin ; mais c'est d'en manquer une seule qui eût été nétîessaire. Et après tout, quelle bonne action ne profite pas à celui qui la fait?.

sensible à leurs peines pour croire aisément que tu puisses consentir à donner au faste ou à la mollesse ce que tu dois à leur indigence. Et n est-ce pas toi que j'ai vue tant de fois, n'ayant que Dieu pour témoin et ton père poiu" guide , porter dans les réduits les plus obscurs la consolation et l'abondance; changer en larmes de reconnaissance et de joie les larmes anières de l'opprobre et de la douleur ; forcer le malade qui maudissait sa misère de rétracter ses murmures et de lever encore vers le ciel SOS mains tremblantes pour le bénir ; rendre à la mère languissante et désolée la santé et son fîÎ5 qui , faute de secours , expirait sur son sein ; arracher à une infâme prison un chef de famille qui, sans reproche devant Dieu, n avait à rougir devant les hommes que dune dette qu'il n avait pu s empêcher de contracter; rendre leur état et la vie à des familles honnêtes qui préféraient la mort à la honte et à la mendicité; les leur rendre en respectant leur secret, en respectant leur infortune ? car enfin quel respect ne doit-on pas aux malheui'eux I

O ma chère Emilie ! comment y a-t-il des riches qui ne connaissent pas le plaisir si touchant et si pur de faire renaître dans des cœurs sensibles la joie et le bonheur! Comment ne se regardent-ils pas comme chai'gés par état de tous les indigents qu'ils peuvent secourir * ! Ah! voulons-nous qu'il

* « On se plaint delà rareté des hommes ; c'est la dureté du qclie ^ui les tue. » {Conseils de V amitié.') « Le luxe, dit d'Aleio-

DE lA KA.1S0X. 2^7

ny ait point de malheureux piirmi nous? Et qui aurait 1 ame assez mal faite pour ne le pas vouloir? Que chaque famille aisée adopte une famille pauvre ; que celle qui 1 est davantage en adopte plu sieurs; qu'au lieu de se livrer aux dépenses somptueuses, à celles qui ont pour objet des choses vaines et futiles, elle se dépouille, en faveur de cette famille qu'elle aura adoptée , d une partie de son superflu ; qu elle 1 aide de ses conseils et de sa protection ; qu elle lui ménage des ressources par son crédit; qu'elle agisse et fasse des démarches en sa faveur, elle jouira de la douce satisfaction de voir une famille entière ressuscitée par ses soins; elle fournira à l artisan qui en est le chef des instruments pour son travail ; elle sauvera du danger finnocence de tendres enfants qui se seraient perdus par la misère ; elle favorisera la naissance et faccroissement de leurs faibles talents. Et qu'on ne s effraie pas de ce qu'il en coûterait poui' une si belle œuvre : non -seulement on est bien payé au fond de sa conscience du bien que Ion fait, dans une pareille adoption, par lextrême plaisir qu'on éprouve en le faisant , mais cette adoption se maintient à moins de frais qu'on ne

bert, est un crime contre l'humanité' toutes les fois qu'un seul liicmbre de la société souflïe, et qu'on ne l'ignore pas. Qu'on juge de là comLieu peu il y a d'occasions et de gouvernements où le luxe soit permis; et qu'on tremble de s'y laisser eutra>uer, &i on a i^el^uc re?*'" d'ijumaaité et de justice. »

iMélan^es, etc., t 40

pourrrait le croire : lorsqu'on se charge d'une famille où tous les membres travaillent , il faut peu de chose pour rendre leur travail suffisant à leur entretien j et il en reste encore assez à des âmes bienfaisantes pour porter ailleurs et étendre plus loin leur libéralilé.

Que le riche fasse plus encore; quil fasse oublier la source souvent impure de ses richesses et de son opulence en élevant des monuments au bien commun ; car c'est ici qu on ne saurait mettre trop de grandeur et d'éclat : qu il fasse construire ou qu'il prenne soin dorner des édifices publics; quil répare et embellisse nos routes; quH relève nos temples; qu'il donne de la majesté au culte; qu'il dote des vierges; qu'il favorise les mariages bien assortis; quil enrichisse sa patrie. Eh! ma cîière Emilie, toutes ces dépenses ne valent-elles pas bien celles du luxe? et les doux fruits qu'on eu retire par Tcstime de ses concitoyei?», par sa propre estime, 7ie valent-ils pas ses plairirs (i6)? O ma fille ! pour penser ainsi , tu n'as j/^mais eu besoin que de ta piété et de ton propre «œur; et qulieui'eux sont ceux dont toute la philosophie aest que la refigion et le sentiment !

DE LA RAISOX. 28^

INOTES.

(i) Et aui par là même fait sacrifier.... le repos de Vesprit et au cœur aux inquiétudes et aiLx tourments de la ^lanité. ^Mais encore quel avantage , pour le dire en passant . ne perdons-noas pas en immolant la simplicité des mœurs au luxe et à la vanité ! Celte aimable simplicité, qui rend si touchante et si respectabl • la conduite de ceux qui jusque dans la dépravation générale ont su la conserver, n'est plus dans nos usages : les modes riJicules l'ont fait disparaître de presque toutes les sociétés. Elle y faisait régner autrefois l'enjouement , la confiance et la franchise : maintenant on n'y trouve plus que la contrainte, un air gêné. un lire aftecté; on se regarde, on s'observe, on se mesure des yeux. Entre femmes surtout, on est dans un état de guerre presque continuel : celle dont la panire est la plus élégante devient l'objet de la foUe envie de toutes les autres : après avoir passé quatre ou ciuq mortelles beures , et quelquefois davantage à se faire martvriser * pour l'amour de la vanité , que l'on rencontre par malheur une coiffure plius élégante, une nouvelle mode, ce n'est plus dés lors que dépit, bunieiu', emportement ; on boude son mari, ses enfants; on s'inite contre ses domestiques; on est désolé du triomplie d'une rivale et de l'éciipse qu'on vient de souffrir. Que de petitesse Jque de misère! Et ces êtres- là ont-i'* une âme?

* Par un coiffeur s'entend ; car aujourd'hui . er^ dépit de toute pu leur et des intérêts de tant de personnes du sexe, qui ne savent plus à quoi s eniplciyer poiu- vivre lionnêtement , les coiffeurs, les accouclieurs . les tailleurs ou faiseurs de corps; les maîtres de musique et d'instiuments, les hommes, en un mot, sont seids en usage anpr.'-s des fcnimes : et que d'inconvénients, plus communs et plus réels qu'on ne ptnse, accompagnent oelui-'J»:

J'orne II. 23.

2<)o LES egare:.iexts

Convenons cei>endant qu'il y a plusieurs sortes de luxe, i»dépendamnjent de celui des modes ^t de la coquetterie. La dévotion même a le sien ; et ce n'est pas peu de chose qu'un luxe dévot, qui accompagne assez volontiers l'air et le ton de la réforme, rend la pruderie plus maniérée encore, et s'accommode merveilleusen;eut avec une certaine afllclie d opinion et de parti.

O simplicitél simplicité I quel lieureux siècle te verra renaitre dans nos opinions, dans nos goûts, et dans nos coutumes! Partout, Lélasl une noble simplicité sied si bien !

(2) Si un éclat faslueux fait la qranclcur, etc. « Les gen«

en place, qui \euient être lîonorés sans qu'il leur en coûte, ne cessent de dire que leiu- rang . pour imprimer le respect, a besoin d'être revêtu de pompe et de magnificence ; et en effet , c'est comme un vêtement dont 1 ampleur cache les défauts du corps : nais c'est une raison de plus pour écarter cet appareil qLu dei^uise et confond les hommes. Quand la vertu se présentera dans les places émiuenles comme l'atliltte dans 1 arène, on l'y distinguera Lien mieux à sa force et à sa beauté ; et si le vice , la bassesse, 1 incapacité s'y montrent , ils auront bien plus à rougir. »

( JIaumostel. )

(3) Est-ce un bien que l'esprit et le coût des petites chosa (jagnent tous les ordres de citoyens? u Le luxe , qui dispose l'esprit à recevoir ses funestes impulsions, laffaiblit. Qu'on lise lea brochures , qu'on voie les spectacles ; on y découvrira le type de de cet afEiiblisstment de l'esjjrit qui travaille pour ses semblables. Plus rien qui tienne du noble et du grand; colifichets et enfaj'c s dans le fond , pointes et saillies dans la forme et aans le st}lc : tel est le fruit de l'aflaisseiEetit d'esprit dans luie nation. Il porte sur tout, il abâtardit tout: et les hommes réfléchis, qui ne peuvent nier le fait à cet égard , vont , faute d en avoir étudié le principe, en chercher la cause dans un principe de dégradation arrivée dans la masse physique , tandis qu'il n'en est point d'tiuire que le dérangement dans les mœurs, qu'on appelle luxe.

Je dis encore qu'il aflàisse l'âme en portant soni amLition vers des objets bas, etc. {L'Ami des hommes, tom. 2 , chap. 5,)

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(4) Que le faste étouffe Vhonneur, etc. Je l'ai dit aiUeiirs : Le sel doit entrer dans tous les vtets ; l'honneur dans toutes les professions : mais l'honneur ne su])sistera jamais qu'avec la vergogne et la modestie. Le luxe est l'ennemi juré de celles-ci; aussi l'estil de Ihonneur, et il n'en faut plus attendre d'aucime espèce ou le luxe régnera. J'aî dit encore qu'il avilit le cœur en l'endurcissant; j'aurais mieux fait de dire qu'il réfouffe Jai dit que le

luxe réduisait tous nos appétits à la soif de l'or J'ai pu jadis

aimer mon père exclusivement à tout autre ; l'aimer, non pour lui , mais parce que je savais qu'il m'aimait comme son bien , et que cet amour, exigeant à l'extérieur, m'était commode au fond, parce que je pouvais m'y fier, parce que son conseil m'était bon,

et que son expcrience m'appartenait Tous ces motife étaient

au fond ceux d'un cœur imprégné de la lie de l'intérêt, et indignes de la pureté primitive de la portion d'être spirituel que j'ai reçue des mains du créateur : mais , tels qu'ils étaient , mon père eu profitait dans le fait, la société et ma famille, par l'exemple L'iutcrùt sordide est venu déranger cet ordre apparent. Mon père, dont je dévorais la succession comme un bien trop longtemps retenu, tarde trop à mourir; rinipatirnce me fait apercevoir qu'il me doit compte du bien de ma mère ; je l'attaque , il se défend; l'indignation se joint à la douleur de me voir échapper à sa dépondance; je hâte ses jours, et j'en déshonore la fin en faisant retentir les tiibunaux du récit de ses injustices; je scandalise la société; je donne à mes enfants l'exemple qu'ils transmettront à leurs neveux, et, L s regardant d'avance comme eimemis, j'établis hautement le principe qu'il faut ici -bas travailler pour son propre bonheur, et je le mets en pratique en plaçant une partie de mon bien à fonds perdu. Ce fait allégu ; n'a que trop d'exemples cliez les peuples abandonnés au luxe : ie puis me dispenser de parcourir les autres ordres de liens de la sociolé. (^u'allenlront lics friTcs d'un fiJs parricide ? des parcEts. d un frire cén luré ? des amis, d'un parent insei:sihle ? te

gr)2 LES EGAREMENTS

prince, l'état, et la société, d'un liomme qui n'a nî patents nî amis dès qu'il s'agit de son intérêt ? »

( L'Ami des liommes , ibid. )

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(j) Est-ce un bien (jue les campagnes soient désertes, etc. u A mesure que l'industrie et les aits lucratifs s'étendent ~et fleurissent, les arts les plus nécessaires, comme 1 agriculture , doivent enfin devenir les plus négliges ; d où il arrive que le cultivateur, méprisé, chargé d'impôts nécessaires à l'entretien du luxe, et condamné à passer sa vie entre le travail et la faim, abfludonne ses champs pour aller chercher dans la ville le pain qu'il y devait porter. Les ttires reûtent en friche ; les grands cliemins sont inondés de mallieuriux citoysns, devenus mendiants ou voleurs, et destinés à finir un jour leur misère sur la roue ou sur un fumier. Tel est l'effet réel qui résulte des progrès de l'industrie et du luxe ; telles sont les causes sensibles de toutes les misères où l'opulence précipite enfin les nations les plus admirées : c est ainsi que l'état , s'cnrichissant d'un cote , s'aflàiblit et se dépeuple d'un autre ; et que les plus puissantes monarchies , après bien des travaux pour se rendre opulentes et désertes, finissent par devenir la proie des nations pauvres qui succombent à la funeste tentation de les envahir. ( RorssEAU.)

Voyez aussi sur celte matière les Entretiens de Phocion, un des plus A rais , et à tous égards un des meilleurs ouvrages de por litiquc qui aiqut paru de nos joitrs.

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(6) Exfortcront an loin nos moisso'its. . , . feront naître la Risette au milieu de V abondance, clc. Voilà en effet tout ce que nous ont valu les savants traités de nos philosopli£s sur l'agri^ culture : après qu'ils ont fait tant de mal, que leurs auteurs •«fn réparent donc, s il se peut, les suites; et, poiu apprendre à démentir oii à modifier leur système , qu'ils aillent dans nos eanv pT>gncs , qu'ils parcourent nos provinces , et qu ils voient des T»miileg entières , sans pain pendant trois et quatre jours , mourir, ou d iaûcition , ou d'eicès de pourriture au moment où ce paiu

DE LA RAisoy. 2g3

leur est rendu. Quel tableau pour des cœurs sensiLlesT si cependant le luxe et une stérile philosophie laissent encore quelque place au sentiment.

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(7) Q"^ ^^^ hommes énervés, etc. «Une année sobre a des ailes ; le luxe énerve et appesantit l'armée ou il est répandu. La frugalité ménage les ressources du dedans et du dehors ; la prodigalité les épuise et n'en laisse aucune au besoin : elle entiainc la dévastation, la famine, l'épouvante et la fuite honteuse. Tout est pénible pour des hommes que la mollesse a nourris ; le courage leur reste, mais les forces leur manquent ; l'ennemi qui sait les fatiguer n'a pas besoin de les vaincre , et les lenteurs de la guerre lui tiennent lieu de combats. » ( Maemostel. )

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(8) Que l'intérêt particuliei- succède à Tamour du bien comntun, etc. <( A des gens à qui il ne faut que le nécessaire, il ne reste à désirer que la gloire de la patrie et la leur propre. IMais une âme corrompue par le luxe a bien d'autres désirs : bientol elle devient ennemie des lois qui la gênent , etc. ))

(De l'EsjJvitdes lois, 1. ^, e. 2.) « Rien ne peut s'opposer à la dépravation totale des mœurs , quand 1 état est en proie aux ravages du luxe. Il y a bien des siècles que Cyrus nous apprit que, pour avilir un peuple vertueux et indomptable, le plus sûr moyen était d'y introduire le goût du luxe et tous les arts frivoles qu'il traine à sa suite [Justin, L I, c. 7.) C est l'artifice dont se servit Aristodème, tyran de Cumes , pour se garantir de sa nation qu'il avait asservie : le fameux Agricola crut aussi devoir employer les mêmes moyens pour subjuguer ces fiers Bretons contre lesquels l'orgueil des conquérants du monde s'était brisé tant de fois. »

(Discours sur le luxe, par. Ge5TY.)

(g) 5'iî excite Vindustrie, etc. <( 11 est trois sortes d'industrie : celle qui poui^'oit à la nécessité est la première; celle qui sert à

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laisance et à la dccoration , la seconde ; celle enfin qui satisfait la recherche et la curiosité est la dernière. Or je soutiens que le luxe n'a d'influence qu'en faveur de celle-ci. En efièt, est-ce au luxe que nous devons l'agriculture, les moulins à eau et à vent, etc. ? Est-ce au milieu du luxe que les Hollandais ont appris à gagner du terrain sur la mer, et ci couvrir de moissons les parvis du joalais d'Anipbitrite ? Est-ce aux recherches du luxe qu'ils doivent l'invenùon des écluses et des canaux, qu'on doit ailleurs l'art de la construction des navires, les citernes, que sais-je ? tout s les inventions de l'industrie humaine, qui ont, pour ainsi dire , changé la face de la terre ? »

{L\imi des hommes, tom. 2, chap. 5.)

(ig) S'il anime les arts dans les clwses frl^'oles et en dégradant le fjoût des artistes, etc. » A l'égard des beaux- arts, il est inipossil)lc qu'ils ne dégénèrent dès que le goût de la recherche prend le dessus. En effet, en tous genres , le vrai beau est simple autant que noble et élevé : il est à un point fixe et marqué pardelà lequel on le g.Ue ; et toutes les fois que les artistes , en quelque genre que ce puisse êtie, ont voulu encliérir siu: la vraie beauté, la charger d ornements, l'embellir par les détails, et la rendre susceptible de leur prétendue élégance , ils l'ont défigiurée et bientôt rendue méconnaissable. C'est cependant à quoi le goiit de la nouveauté force les artistes, etc. (Ibid.)

C'est dans le même esprit qu'un auteiu- encore plus moderne a dit, que « le luxe, qui conti-Lbue au progrès des arts, lorsqu'il est modéré, produit un effet contraire quand il devient excessif et qu'il gagne toutes les conditions ; parce qu'il substitue alors au goi'il du vrai beau une vaine ostentation de richesses et la recherche des ornements superflus.

Ou pourrait assigner plusieurs autres causes de la décadence des arts parmi nous; mais la plus universelle et la plus immé-i diate est sans contredit l'amour de la nouveauté, si naturel aux ho;nmes, et en particulier si naturel aux Français. »

DE LA RAlSOy. 2^0

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(i i) S'il épuise toi ou tard les es-pèces cju'il fait circuler, etc. Le con merce du luxe , dit l'auteur du livre de l'esprit, donne aux nations opulentes la facilité de contracter des dettes dont elles ne peuvent ensuite s'acquitter sans surcharger les peuples d impôts onéreux... L'abondance d'argent que le luxe attire, dit encore le même auteur, en impose d'abtird à l'imagination. Cet e'tat est pour quelques instants un état puissant ; mais cet avantage ( suppose qu'il puisse exister quelque avautag..' indépendant du bonlievu' des citoyens) n'est , comme le remarque Hume , qu'un avantage passager. Lorsque par la beauté de ses manufactiu'es une nation a attiré cbez elle l'aigent des peuples voisins, il est évident que le prix des denrées et de la main-d'œurre doit baisser chez ces peuples appauvris. Ces peuples , en enlevant quelques manufacturiers à la nation riche, l'appauvriront à son tour en l'approvisionnant à meilleur marché. Or, sitôt que la disette d'argent se fait sentir dans un e'tat accoutumé au luxe, la nation tombe dans le mépris. Ce qu'on vient de dire du commerce des marchandises de luxe ne doit pas s'appliquer au commerce des marchandises de première nécessité. Ce commei-ce suppose une excellente culture des terres, une subdivision de ces mêmes terres en une infinité de petits domaines, et par conséquent U/n partage bien moins inégal de richesses... Il est certain, dit ailleurs l'auteur que je cite dans cette note, que dix mille arpents de terre possédés par une seide famille ne contribuent pas tant à la population et ;i la force de l'état que s ils étaient partagés entre vingt ou trente familles. Toilà où git le vrai secret de la population. Les anciens, qui l'ont bien compris, ont toujours tâché de prévenir la trop grande accumulation des domaines.

Combien cette réflexion doit frapper les souverains euxmêmes, s'ils désirent la prospérité de leurs états !

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