‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raisonChapitre 31 sur 43 · PARE · texte numérisé non relu

PARE

(i2) Signe apparent de la vie et de la santé, il perte cri lui, etc. L'auteur de ïEsprit a mieux dit encore : « L'époque du plus grand luxe d'une nation est ordinairement l'époque la

plus prochaine de sa chute et de son avilissement. La félicité et la puissance apparente que le luxe communique durant quelque temps aux nations, est comparable à ces fièvres violentes qui prêtent dans le transport une force incroyable au malade qu'elles dévorent, et qui semblent ne multiplier les forces d'un homme que pour le priver, au déclin de l'accès, de ces mêmes forces et de la vie.

« Les chimistes, a dit avec autant d'énergie l'auteur de la Théorie des lois civiles, pilent, broient les matières qu'ils font entrer dans leur alambic ; ils en concentrent les esprits par la distillation , pour composer ces liqueurs voluptueuses qui flattent le goût ou l'odorat. Le luxe agit de mêoifi avec les hommes.... ; c'est du plus pur de leiu' sang qu'il tire , ou ces oruements dont il se pare avec tant d'orgueil , ou ces raffinements de délicatesse qu'il goûte avec tant de sensualité. Ceux qui ne s'arrêtent qu'au résultat de son opération en admirent le succès; ils n'examinent pas les préparatifs ruineux qui l'ont précévlée. On songe rarement à ce qu'il en coûte au genre humain poui procurer à un petit nombre de ses membres ou des plaisirs que l'aboudance rend insipides, ou des superfluités qui cesseraient de leur paraître précieuses si elles étaient communes. On ne se permet pas de calculer combien le moins nécessaire des agréments que l'opulence exige fait perdre d'hommes à l'univers, et même de familles. »

MÊME PAOE.

f 1 3) Ce (jiù est lu:re pow les mis , efc. « Le luxe n'est pas dans la chose, il est dans l'abus. Ainsi, pour me servir de l'exemple cité par Melon , un parvenu qui dans le temps de Henri II aurait porté des bas de soie , était répréhensible , parce qu'il affectait une recherche nullement conveïiable à son état; et un

cordonnier qui en porte aujourd'hui ne clioque personne Le

campagnard n'envie pas l'élégance et la propreté des meubles de la ville, et la ville se glorifie aux yeux des étrangers de la pompe de la cour. Rien de tout cela n'excite l'envie et la cupidité. D'où vient cela? C'est que tout est à sa place. Mais quand le courtisan , sortant de son entre-sol de Yersailles où il est raeu-

blé selon l'ordonnance , ou de son palais désert ou des pierres d'attente marquent la place des glaces , va chez un parvenu oU tout reluit d'or et dazur, où la magnificence de la vaisselle et des porcelaines , la profusion et la vaiiété des mets lui repror chent de toute part le vide de sa prééminence : quand le magistrat et le bourgeois voient, dans des maisons de la campagne, les boulingiins et les arbrisseaux odorants tenir la place des fertiles moissons qu'on en tirait autrefois, et réduire en chaumière par comparaison , l'honorable maison de leurs pères : quand le se-^neur campagnard voit dans sa terre un fripon de marchand de boeufs prodiguer à sa femme des bijoux qui éblouissent là 'dame du château, etc., alors tous les ordres crient au luxe ; chacun , blessé de se voir surpasser par son inférieur naturel , s'efforce de se remettre à sa place. De là les dépenses folles, c'est-àdire, disproportionnées aux moyens, le dérangement, la ruine, la cupidité enfin et ses consorts , et tous les désordres les plus propres à ruiner entièreqient la société, x

(^L'Ami des hommes, l. 2 , c. 5.)

(14} C'est en attachant la honte au faste, etc. « C'est elle (c'est l'opinion) qui, sans gêne et sans violence, remet chaque chose à sa place; c'est d'elle qu'il faut attendre la révolution dans les moeurs. »

(( Cette révolution vous parait difficile ; elle dépend de la volonté et de l'exemple du souverain. Dès qu'à mérite égal l'homme le plus modeste et le plus simple dans ses mœurs sera le mieux reçu du prince, qui! annoncera son mépris pour les dépenses fastueuses et pom* un luxe efféminé , qu'il jettera un œil de dédain sur les esclaves de la mollesse, et qu'il fixera un regard de complaisance et de respect sur les victimes du bien public, le goût d'une simplicité noble et d'une sage économie sera bientôt celui de sa cour. Le faste, loin d'y être honorable, n'y sera pas même décent. Des mœurs pures et austères y prendront la place des mœurs licencieuses et frivoles ; tous les resp{:cls s'y tourneront vers le mérite personnel, et laisseront Iç luxe et la vanité s'admirer seuls et se complaire.. . . Ainsi l'opi-

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nion du prince fera l'opinion publique, et son exemple décidera le carsctère national. » (Makmostel. )

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(i5) Il resseire le cœur, etc. « Caractère de cœur maudit qui ne laisse aucune ressoiiice honnête aux miséraljles, et qui desliéritc les deux tiers des hommes des biens que la nature a faits jxïur eux... Cette inégale distribution des biens lie nécessairement les hommes les uns aux autres, il est vrai; mais le commerce qu'elle foime entre eux n'est-il pas trop dur pour les uns et trop doux pour les autres? et de cette diflerence énorme qui 96 trouve aujourd'hui entre le sort du riclie et celui du pauvre, Dieu, qui est juste autant que sage, n'en serait-il pas coniptable ù sa justice, s'il n'y avait pas quelque chose qui tînt la balance éi^ale, si le bonlieur du riche ne le chargeait pas aussi de plus d'obligations? Ainsi, vous dont ce riche ne soulage point la misère, prenez patience, c'est là votre unique tâche à cet égard-là ; vivez , comme vous faites , à la sueur de votre corps j continuez, c'est Dieu qui vous éprouve. Mais vous, homme riche, vous paierez cette fatigue et cette langueur où vous l'abandonnez : il y résiste; vous lui paierez la peine qu'il lui en coûte; cest à vos dépens qu'il prend patience, c'est à vos dépens qu'il la perd : vous répondrez de ses murmures et de l'iniquité ou il se livre ; et en périssant il vous condamne. »

( Le Spectateur français de MARIVAUX.)

(16) Toutes ces dépenses ne valent-euci pas bien celles du luxe? etc. Pope a transmis à la postérité le nom d'un vertueux citoyen de sa nation qui , avec un revenu de cinq cents guinées au plus*, a défriché des terres, pratiqué des chemins favorables au commerce , bâti un temple , noui ri les pauvres de son canton, entretenu une maison de cl)arité, doté des filles, mis des orphelins en apprentissage, soulagé et guéri des malades, apaisé les différends de ses voisins. Il s'appelait Jean Kyrie. Il

* La guinée vaut environ 25 liv. argent de France.

DE LA RAISOX. 299

naqtiit à Rosse, petit bourg de la province d'Herefort, et mourut en I J'?^ > '^o^ 'ic go ans. (Voyez dans l'édition de Wauburton, l'cpitre morale sur l'emploi des richesses. )

On trouve dans les ouvrages de l'abbé Prévost une anecdote qui prouve jusqu'à quel point le boa usage de ce que nous possédons et l'habitude de faire du bien sont nécessaires pour rendre les riches vraiment heureux. Un homme. jouissait d'une fortune considérable , et n'avait appris i s'en servir que pour satisfaire ses besoins et ses caprices. Des désirs toujours renaissants, et toujours remplis aussitôt que formés, le conduisirent par degrés à une espèce de satiété et de dégoût qui lui rendit la vie insupportable : il ne pensait plus qu'aux moyens de s'en délivrer lorsqu'il rencontra un homme de sa connaissance qui, lisant sur son visage le trouble qui l'agitait, l'ennui et le chagrin dont il était dévoré, parvint à lui arracher son secret, (c Quoi, « lui dit-il, vous êtes dégoûté de la vie I vous ne savez plus quel « usage faire de vos richesses pour en jouir I ô mon ami I servez- « vous-en à faire des heureux; et, par le plaisir que vous en res- « sentirez, vous ne vous plaindrez plus que la vie est un far- « deau. n Un si sage conseil fut adopté et mis en pratique au même instant. Les premiers essais de ce nouveau genre de bonheur furent si doux pour ce riche, ils devinrent pour lui une source de sentiments si délicieux et si purs, son cœur devint en peu de temps si sensDile et si généreux, qu'il trouva ensuite ses richesses trop bornées et sa vie trop courte pour tout le bien qu'il voulait faire. Quelle leçon pour tant de gens qui en ont trop et qui ne savent raisonnablement à qTioi l'employer; ou pour tant d'autres . que l'étroite capacité de leur âme rend avares pour les autres et pour eux-mêmes, et qui n'en ont jamais assez I Les iufortunés I ils meurent sans avoir su ce que c'était que de vivre !

Un des plus grands biens et des plaisirs les plus vrais que l'on pût sulîstituer aux folles dépenses et aux faux plaisirs du luxe, serait sans contredit le bien immense qu'opéreraient les grands propriétaires en séjournant plus qu'ils ne le font dans leurs teires, en les vivifiant par leur présence, et en y répandant par une bienfaisance éclairée la joie et 1 abondance. Les la-

boureurs deviendiaient plus aisés ; les campagnèâ seraient mieux cultivée^ ; les fermages des seigneurs augmenteraient et seraient mieux payés ; ils se verraient adorés de leurs vassaux qui les béniraient chaque jour en versant des larmes d'attendrissement et de reconnaissance; et, parmi les fêtes et les jeux cliampétrcs que celte révolution ne tarderait pas à midtiplier sous leurs yeux, ils seraient heureux du bonlieur de tout ce <Jui les environnerait.

DE LA RAISON. ' 3oi

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