LETTRE XXXVII
La comtesse au marquis de Valmont.
V oîRE morale, mon tendre et respectable père, vos principes sur le luxe et sur l'emploi des richesses sont l'unique morale et les seuls principes que puisse adopter mon cœur, et qui soient de nature à contenter ma raison. JMon père me les avait inspirés dès Tàge le plus tendre, et je n'ai pas été surprise de les voir confirmés d une manière si sensihle par un second père tel que vous. Je suis seulement fâchée que vous mettiez sur mon compte, aux yeux de mon mari, les œuvres de charité et de bienfaisance que, dans les pre^ miers temps de mon mariage , vous m'aidiez vousmême à faire , et que je n'eusse jamais entreprises avec tantde zèle et de facilité, si vous ne m eussiez seni de guide et de modèle. Le comte a paru frappé, mais en bien, de ce petit mystère que votre lettre lui a révélé, et que je tenais toujours secret, avec dautant moins de scrupule que je ne prends ces sortes de libéralités que sur la portion de biens qui ma été spécialement réservée. J'ai lieu de penser quà l'avenir il n exigera plus de mr)i des dépenses excessives , mais celles seulement cjui conviennent à mon rang, et que je ne pourrai^ me dispenser de faire sans manquer à
mon mari, à mon état et à moi-même. Il est maintenant le premier à retrancher, dans ces jours de calamité , un superflu qui semble pris sur la misère publique et qui insulte aux malheureux. Son cœur, naturellement bon , devient par vos leçons de plus en plus sensible ; mais son esprit trop jeune encore, son caractère impétueux, ne lui permettent pas toute la raison que je voudrais ti'ouver en lui. Il n y a, je le sens, que la religion qui puisse le former avant l'âge ; car tel est son chcf-dœuM'e : elle supplée à l'expérience même, et donne à la jeunesse une sagesse prématurée. Valmont ne fait que pressentir les vérités auxquelles vous le conduisez par degrés; il ne fait qu entrevoir ce jour si pur qui , par vos soins , ne tardera pas à léclairer. En attendant que ce vif éclat de lumière étonne , frappe son àme , et opère son changement , qu il me reste de choses à crain- 'dre et à souffrir! Sa jalousie s'accroît et produiï en lui une autre espèce d'aveuglement presque aussi funeste que le premier. Tout l'aigrit, tout lui fait ombrage ; et les inquiétudes , les soupçons qu'il me laisse entrevoir, en blessant ma délicatesse et mon amour pour lui , font tout à la fois mon supplice et son propre tourment.
Najant plus la force de soutenir ni l'Idée des peines quil endure, ni 1 injustice quil me fait, trop sensible peut-être et trop faible pour ce nouveau genre d'épreuve , je crus devoir un jour m'expliquer avec lui. Je tenais une de ses mains.
DE LA RAISOiS". 3o3
que j'arrosais de mes pleurs : Cher Valmont, lui dis-je à travers mille sanglots, quel regard sombre et faiouclie laucez-vous sur moi ! vous m'aimez, et dans votre amour vous semblez me haïr : de quoi vous plaignez -vous? quel sacrifice exigezvous de moi que je ne sois prête à vous faire avec plus d'empressement que vous ne paraîtrez le désirer? Voulez -vous que je me condamne à une entière retraite? elle me sera douce avec vous : mon état actuel entraîne mille incommodités qui peuvent me servir d'excuses. Voulez -vous permettre du moins qu'à l'égard de Lausane.... A ce mot, mon mari pâlit, fî'émit; et son trouble trahissait malgré lui ses dispositions les plus secrètes. — Non, madame, je ne permets et n exige rien de ridicule et d insensé : Lausane sera toujours mon ami -, et par bien des motifs il serait le dernier que je voulusse éloigner. Quel ami ! m écriai- je à l'instant... A peine eus-je prononcé ces mots, que j'en sentis toutes les conséquences par Faltération plus grande encore que je remarquai dans Valmont, et par tout ce que j avais à craindre de sa vivacité. Quoi! madame, reprit- il avec chitleur, le baron vous aurait- il manqué? On œ manque à une femme telle que moi, lui dis-je à 1 instant, qu autant qu'elle le veut bien : et vous me connaissez. Mais , sans me manquer précisément, le baron m'aime, ou feint de m'aimer; vous en avez fait un jeu; c'est vous qui m'avez forcée de recevoir ses visites trop assidues; elles mont
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toujours été à charge , et vous devriez me savoir gré de la contrainte que je me suis imposée. Je n estime point assoz Lausane pour en faire un ami-, il me convient encore moins sous un autre titre, et je n'ai jamais ambitionné que le cœur de mon mari. Cependant, cher Valmont, votre air sombre et inquiet à son approche semble me punir de mon trop de soumission à vos volontés. — ^loi, madame, me croyez-vous jaloux? — 'Je ne sais, mais je n'y ai donné lieu du moins ni par mes sentiments, ni par ma conduite. Ce qu il y a de vrai, c'est que maintenant vous passez pour tel -, que Lausane en plaisante tout le premier ; que ses assiduités me font peine; que son caractère vain m'effraie, et que vous me rendriez le plus grand de tous les ser\'ices si, sans me compromettre, vous me faisiez la grâce de m en délivrer. Cela peut êîre, repartit mon mari avec un sang-froid dont je fus glacée, mais ce serait trop montrer ce caractère jaloux dont vous semblcz m accuser. Soyez tranquille, madame, soyez contente, et jouissez avec confiance de lefïet de vos charmes ; il est bien juste que luuivers soit à vos pieds. Moi contente, repris-je fondant en larmes, moi tranquille quand vous ne le serez pas! eh 1 puis- je donc me faire un bonheur qui ne soit pas le votre? Laissons à des cœurs ambitieux toutes les dignités , toutes les faveurs de la cour; le mien nest que tendre cl sensible , et met tout son bonheur à vous aimer et à être aimée de vous. V^enez, cher Valmont, venez
partager Texil de notre respectaJ)Ie pèi-e. Venez au sein de la plus auguste famille jouir eu paix de leur exemple , de leurs lumières et de leurs vertus. Il me reste encore assez de temps , j espère, pour prévenir, eu égard à ma situation, les accidents d un voyage trop précipité. — Et que diraiton d'une pareille démarche? — On dira, cher époux, que je vous aime plus que tous les honneurs, plus que tout autre bien, plus que le monde entier. On dira que nous avons été chercher plus loin le repos qui ne se trouve point ici, et que, sous les yeux d'un père tel cjne le vôtre, nous
nous suffisons pour être heureux Eh! que
nous importe ce que Ion dira, si nous sommes heureux en effet? — Ainsi je me rendrai le jouet et la fahle de tout ce qui m'environne, j oublierai ce que je dois à mon prince , ce que je me dois à moi-même ; et sur quoi fondé ? sur ce que vous me croyez jaloux. Non , madame , tout me répond de votre cœur, \oyez Lausane; et quil triomphe à son aise d'un fol espoir que sans doute vous ne lui avez pas donné. A ces mots, mon mari me laissa presqu h ses pieds tremblante comme une criminelle qu'on accuse et qui se justifie, désolée et prévoyant dans 1 avenir des maux plus grands encore. O mon Dieu! soyez mon appui ;détoiuncz les malheurs que je crains; et, si vous les permettez par un juste jugement, donnez -moi la force de les soulfrir.