LETTRE XXXVIII
Le comte de Valmont au marquis.
Je vous l'avouerai, mon père, les caractères que vous attachez à la véritable religion sont ceux qui m'ont toujours paru les plus frappants et les plus nécessaires, si d'ailleurs on y en ajoute un que je voudrais que vous n'eussiez pas omis ; je veux dire Tuniversalité. Jai toujours cru que ces caractères ne pouvaient convenirqu àla religion naturclle;et c'est ce qui ma donné le plus de respect pour elle, et le plus déloignement pour toute religion révélée. Cependant 1 application que vous en faites àla religion chrétienne , et que vous justifiez si bien par rapport à son ancienneté, confirme plus que jamais les doutes que vous m'avez inspirés en faveur de cette religion que vous mannoncez. J'admire avec vous ces antiques et respectables monuments qui en font remonter lorigine aux premiers jours du monde : j'admire ce récit de Moïse , qui est si bien dVcord avec les vraies notions que nous devons avoir de la divinité , avec la nature des choses , et avec létat des premiers peuples et des premières sociétés. Dans Ihistoire du peuple juif tout s'arrange avec netteté et avec ordre; tous les faits naissent les uns des autres et se prouvent mutuellemen t ce qu'on rencontre difficilement, ou, pour mieu:<
DE LA RAISON. JOy
dire, ce quon ne rencontre point dans les fabuleuses annales de ces peuples qui se vantent de la plus haute antiquité. D'après le plan que vous m avez tracé, et le développement que vous en avez fait sur ce premier article , je crois entrevoir aussi qu il ne vous sera pas difficile de prouver lunité de la religion et sa perpétuité. Jattends ces preuves avec impatience , et celles encore qui doivent constater à mes yeux sa perfection ou sa sainteté.
Mais jen reviens, mon tendre père, à 1 univer salité. Sous lempire d un Dieu bon , d Kn Die • juste , du père commun du genre humain , la vraie religion , ce semble , doit être pour tous les hommes , elle doit être pour tous les heux comme pour tous les siècles : et certainement vous ne prouverez jamais qu il en soit ainsi du christianisme. Le croiriez-vous, ô le plus respectable de tous les amis et de tous les pères ! vous m'avez déjà tellement réconcilié avec lui , que je voudrais qu il fut aussi démontré, aussi vrai qu'il vous le paraît à vousmême ; et je commence à regretter de ne pas lui trouver tous les caractères de vérité que je puis y désirer. Je sens que lui seul me satisferait, me consolerait; car enfin on ne peut être heui'eux ici-bas : la légèreté des créatures, le peu de fond qu on doit faire sur elles, les sources d ennui, d inquiétude que nous trouvons au-dcdans de nousmêmes , 1 incertitude oui nous flottons sans cesse sur ce qui intéresse le plus la raison et le sentiment, tout nous fait souhaiter un point d'appui
3o8 LES ÉGAREMENTS
<|ui serve à nous fixer, a nous soulager, à nous ti-anquilliser ; et où le trouverons-nous, si ce n'est dans une religion telle que vous me la dépeignez ? Oserai -je bien une seconde fois vous omTir mon cœur, et vous le montrer plus agité et plus faible quil ne le fut jamais? Vous avouerai-je, hélas! ce que je nose m avouer à moi-même? Je naime plus , je ne puis plus aimer qu Emilie ; mais
je doute qu'Emilie m'aime encore Je doute
qu'elle m'ait jamais bien aimé. En effet, lorsqu'elle a si bien connu mon amour pour ma jeune amie, elle n'a point éclaté en reproches; elle n'a point perdu son repos et sa tranquillité ; un autre penchant parait avoir détourné son attention etremph son cœur. Elle aura cru peut-être qu'elle était quitte de tout amour envers moi , puisque j avais pu cesser de 1 aimer.... Mais quels soupçons injurieux à sa vertu! hélas! Emihe aurait donc tous les vices! elle serait donc fausse, dissimulée, perfide , car elle me jure si tendrement qu'elle m'aime et quelle n'a jamais aimé que moi ! Ah ! fallait-il ne retrouver au fond de mon cœur mes premier; sentiments pour elle que pour en faire la source de mes plus vives alanncs et du plus cruel tourment' Aidez-moi, mon père, à dissiper ces vains fantômes dune imagination égarée, qui vont me rendre ridicule aux yeux du monde, et qui déjà me rendent insupportable à moi-même. Quelle confiance vous m'avez inspirée , puisque j en ai assez pour vous avouer tant de faiblesse !
DE LA RAISON. 3o^