LETTRE XXXIX
Le marquis à son fils.
Xu crois à la vertu, cher Valmont , et tu cesserais de croiire à celle d Emilie! tu lui fais un reproche de ce qui est en elle un mérite. Elle na point, Jis-tu, éclaté en plaintes et en murmures quand elle a su ta passion pour son amie. Eh, mon fils, SCS plaintes t eussent-elles ramené plus sûrement que ne 1 eussent pu faire sa patience et sa douceur? « Elle na rien perdu de son repos et de sa tranct quillité.» Ah ! il est vrai , elle était tranquille par raison , par religion , autant qu une épouse tendre et chrétienne peut l'être. Mais elle était sensible ; et que u'as-tu pu hre dans son cœur tout ce qu'il renfermait d amour et de tourments I que ne peuxtu y lire maintenant ce que tes soupçons et tes craintes y portent d amertume, et ce qu ils ont d affligeant pour sa délicatesse ! Trop heureux époux , tu ne connais pas encore Emilie ; et il faut ètrcî vertueux comme elle pour la bien apprécier. Bannis, cher \almont, ces idées sombres et jalouses, qui sont indignes de tous deux : quitte ce caractère odieux qui u est pas fait pour toi. Je passe à des amours mal fondes , à des âmes communes ces inquiétudes a%diissantes qui décèlent assez la bassesse de leur origine: mais je ne puis les souHrir
3lO LES ÉGAREMENTS
dans mon fils, et moins encore dans l'époux de la sa^e et fidèle Emilie.
Permets donc que , sans m'arrêter plus longtemps à combattre des monstres et des chimères, je te ramène à nos entretiens sur la religion , cette religion si bieu faite pour le cœur de l'homme , et, comme tu l'avoues toi-mêm.e, si propre à lui servir d'appui. Tu conviens que rien ne déposerait plus fortement en sa faveur que les caractères de vérité que je prétends lui donner. Mais il en est un , aussi marqué, aussi essentiel, selon toi, et que je n'ai pu omettre sans prouver contre elle; c'est l'universalité. J'ai déjà répondu d avance à celte diiflîculté *. Il est vrai, cher \ almont, je ne puis, dans le sens rigoureux que tes expressions renferment, prêter à la révélation ce caractère auquel tu donnes tant de force et de crédit. Mais prends garde que, pris aussi strictement que tu l'entends , il entre si peu dans les preuves essentielles de la véritable religion , qu'on ne peut pas même 1 attribuer à la religion naturelle, que cependant tu reconnais maintenant pour vraie. Tu sentiras, après un examen réfléchi , qu on ne peut faire valoir, même à l'égard de celle-ci, que la disposition et laptitude, si je puis parler ainsi, que nous avons tous à y parvenir. Il est constant que la loi naturelle est faite pour tous les hommes, que tous les hommes sont propres à la connaître et à la pratiquer. Mais
• Voyez la Lettre XXVIIL
dans le fait , il n'est pas vrai que tant de nations idolâtres, que tant de peuples sauvages la connaissent et la pratiquent dans ce qu elle a de plus nécessaire et de plus important, je veux dire la connaissance de lètre suprême et de nos devoirs envers lui. Il en est de même de la relirjion chrélienne quant à 1 universalité : avec cette différence, qui est toute en sa faveur, et qui montre combien elle supplée avantageusement à la seule raison ; c est que tel peuple a souvent des notions, quoique imparfaites, de certains points de la loi naturelle, et manque de bien des lumières sur d autres; au lieu que partout où la vraie foi porte son flambeau (et aujcurdhui elle le porte presrpien tous lieux } , elle nous éclaire sans distinction sur tous nos devoirs, et nous fournit les pins sûrs moyens de les accomplir. Ainsi, mon fils, à ia rigueur, elle n'est pas répandue universellement, j en conviens; elle n'a pas toujours, elle n'a pas même encore porté sa clarté chez tous les peuples, mais elle est faite pour les éclairer tous; ei, comme je te l'ai déjà fait obsen'er * , elle n'attend, pour leur prêter sa lumière, que des cœurs droits qui soient dignes d'elle. Il suffit d'ailleurs, pour qu elle soit le don le plus précieux que le ciel ait daigné nous faire, qu'elle puisse sans distinction, sans acception de Juifs ni de gentils, être le prix de nos vœux; que tous le? hommes puissent
* Voyez la note (i^ (U la XXVI|T.= Lettre.
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S'y disposer en quelque sorte et l'obtenir, et qu'un Dieu juste et puissant, maître des conditions, maître absolu des événements et des moyens , fécond en ressources , vainqueur de tous les obstacles que peuvent y apporter la distance des lieux et la diversité des climats, ne la refuse à personne : il suffit que les nations les plus éloignées la reçoivent, chacune dans sou temps, ou comme grâce, au comme récompense.
Revenons donc , cher Valmont , aux seuls caractères que j ai établis, et dont on ne peut contester la nécessité. La religion chrétienne a pour elle l'ancienneté ; je crois te l'avoir démontré. A-telle également lunilé, la pei-pétuitc, la perfection ou la sainteté?
Elle est parfaitement une, si elle se rapporte tout entière à un unique terme, si ses parties sont liées par un centre commun. Or tel est son caractère : elle a pour centre , pour point d appui , pour unique fin , Jésus-Christ,, jiédiatcur des hommes.
Faire de Jésus-Christlefondementde son culte, l'objet de ses promesses, le but de ses oracles, le consommateur de notre foi "*" , le soutien de nos espérances, l'attente des nations, le modèle des vTais justes, dans l'ancienne com.mc dans la nouvelle loi, le point de réunion de l'un et de l'autre Testament; en un mot, glorifier Dieu par Jésus Christ, sanctifier les hommes en Jesus-Christ, et
♦ Heb. VII, 2
DE LA RAISON. Ol3
par ce double objet rapporter tout à Jésus-Christ : voilà, mon fils, ce qui lie, ce qui assortit toutes les parties de la religion révélée, et ce qui en fait le chef-d'œuvre de IWité. Développons ce second caractère qui lui est propre, et qui, plus que tout autre , est digne de nos réflexions.
Dieu laisse entrevoir à Adam , après sa chute ■*^, « une semence qui naîtra de la femme, et qui « écrasera la tcte du serpent qui les a séduits ; )> c'est-à-dire, qui domptera son orgueil, qui renversera son empire ; mais contre laquelle aussi cet ennemi du genre humain tournera toutes ses ruses et tous ses efforts. Cette promesse faite à 1 homme dès fenfance du monde, et qui commence en quelque sorte Ihistoirede la révélation, s'éclaircit, se reproduit de jour en jour d'une manière plus sensible, et, à raison de ses développements, ainsi que de la longue attente qu'elle fait naître, devient pour notre sainte et auguste religion la base sur laquelle elle repose ^'^.
Dans le plan admirable que cette religion nous trace et f heureux ensemble qu'elle nous présente,
* Gènes, c. 3.
** Ce n'est en effet qu'à raison de ses dcveloppements qp.e cette pioTDCsse se rend plus claire par la sui;c et plus sensiLIo. O est en la considérant sous ce même rapport que M. de Valmont la cite dans le sens que comportent le texte hébreu et plusieurs versions des plus célèbres , comme les versions araLo , chaldcenne, et différentes leçons des Septante. Il est d'ailleurs incontestable que la foi des patriarches avait pour principe