LETTRE XL
La jeune madame de Veymur ( autrefois mademoiselle de Sennei'ille) à la comtesse de Valmont *.
Depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, ma chère bonne amie, j'attends avec impatience de vos nouvelles ; et , au gré de mes désirs , que vous êtes lente à m'en donner ! Vous le savez : mes sentiments, tout partagés qu'ils sont, n'ont rien perdu de leur vivacité^ mes nouveaux engagements n'ont pu les modérer; et dans mon cœur, toujours tendre et sensible à l'excès , lamoiu" n'a rien pris sur l'amitié. Il m'en coûte donc bien de vous voir m'oublier si long -temps, dêtre toujours si Loin de vous ; et mon désir le plus ardent serait de pouvoir jouir en ce lieu tout à la fois et de nu>ti époux et de mon amie. Mais , puisque pour le moment tant de contentement ne peut m être donné, je vais m'en consoler, comme je l'ai fait jusqu'ici, en écrivant à l'une et en lui parlant de l'autre. Oui, ma chère Emilie, sans risquer dje vous ennuyer et de vous déplaire, je vais encore vous
* Cette lettre 5e l'amie de madame 'de Valmont est la seufe de toutes les siennes que l'on ait conservée; et c'est son caractOre d'utilité' qui l'a fait excepter.
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tîiitretenîr de mon mari. Eh , quel plus doux entretien pour deux cœurs qui en seutiments se ressemblent si bien !
M. de Veymur * me devient toujours plus cter par la confiance qu'il me témoigne , et à cause des dangers dont je sens de plus en plus que cette union m'a préservée. O ma bonne amie ! en nous parlant de ses égarements, il ne nous avait rien dit en comparaison de ce qu'il lui restait à nous dire ; et quelles leçons pour notre sexe que le tableau des galanteries d'un jeune homme, lorsqu'il se les rappelle dans un âge où il s'en repent et s'accuse lui-même 1
Je plains peu celles qui parmi nous veulent bien être séduites ; qui appellent les dangers au lieu de les éloigner; qui préparent en quelque sorte les pièges où elles doivent se laisser suT>« prendre , et creusent sous leurs pas les abîmes où elles ne tardent pas à se précipiter. Légères, volages, follement enjouées, pleines de confiance dans leurs forces comme dans leurs attraits, déjà cependant à demi -vaincues lorsqu'on commence à les attaquer, aiguisant par le désir de plaire et par la vanité les traits qu'on leur lance, elles méritaient bien de succomber "^"^j et ne doivent s'en
* Le frère du comte.
*' Et quand, par impossibilité, elles ne succomheraîent pas, n'est-ce rien pour une jeune personne vaine, étourdie, imprut dente , (jue les soupçons qu'elle occasione et les jugements
prendre qu à elles des fruits amers du coupable engagement qu'elles ont contracté. Que des transports indiscrets, que des mesures mal concertées, les décèlent à des yeux claiiToyants; que leur conduite éclate et les couvre d'infamie "^^ que le libertin qui les a séduites soit le premier à trahir leur faiblesse pour la faire mieux servir à son triomphe; que du moins, las de se contraindre, dégoûté de sa conquête par le peu qu elle lui a coûté, et parce qu'elle n a plus rien de nouveau à lui ofirir, il Tabandonne indignement et porte ailleurs les mêmes hommages et la même inconstance; que ces tristes victimes de l'orgueil, de lamour et du plaisir, éprouvent toutes les fureurs de la jalousie, l'humiliant retour des rebuts et du mépris, toute 1 horreur du repentir, ou ne se consolent de leur honte que par de nouveaux égarements et une honte plus grande encore; tout cela, ma bonne amie, n"a rien à quoi elles n'aient pu ^'attendre et qui doive nous étonner. Mais que
qu'elle fait porter / Si la réputation , sm-tout pour les personnes du sexe, est le premier de tous les biens de cette vie, et la source la plus ordinaire de tous les autres, n'est-ce rien que de s'exposer à la perdre? La vanilc, ainsi cjne l'étourderie, ces dciLX défauts, dit d'Arnaud, pour lesquels le monde a peut-être Ij'op d'indulqencc, entraînent souvent tous les inconvénients du l'ire. (Hist. angl.)
* « Il faut s'honorer pour être honoré; comment peut- on ft mériter le resj^x'ct d'autrui sans en avoir pour soi-même? et « oii s'arrêtera , dans la route du vice , celle c[ui fait le premier « pas sans effroi ?» (KoB'ssEAU. )
des âmes tendres et naïves, honnêtes et pleines de délicatesse, incapables de vouloir jamais ni qu on leur manque , ni se manquer à elles-mêmes , soient cependant la dupe du sentiment, de les^ time et de la confiance, se voient jouées par l'artifice et l'imposture, soient trahies par leur candeur même; et, sans avoir conçu aucun soupçon du péril auquel trop de confiance expose, apprennent par leur chute et leurs malheurs que des plus petites précautions dépend l'unique sûreté des vertus les plus pures : voilà ce qu'on ne peut trop plaindre ^ et ce qui ne peut trop servir à nous éclairer.
Ah, ma chère amie! heureuses celles que des circonstances favorables , autant que leur sagesse , ont mises à l'abri des dangers ! Car enfin quels secrets ressorts ne fait pas jouer le vice pour triompher de la vertu? Que d'affreux mystères en oe genre M. de Veymur m'a révélés ! et que,, sans l'horreur qu'il conçoit maintenant de l'art odieux quil a mis en œu\Te, je serais tentée de le hairi Mais je serais bien injuste : car enfin quelles fautes n'efface pas le repentir lorsqu'il est sincère? Celui dont il est pénétré ne peut que lui assurer mon estime ; je dois le juger par ce qu'il est aujourdhui, et non par ce qu'il fut autrefois; et, si la pitié pour toutes celles qu'il a séduites plaide encore contre lui, il mérite au moins d'être absous par ses remords. Partout il les porte avec lui; c'est dans mon sein qu'il les dépose; et j'ai seule,
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en en recevant le triste aveu, pu trouver le secret de charmer sa douleur. Si je vous en fais part, ce n'est pas sans qu il le sache et qu il le permette : vous êtes pour lui comme un autre moi-même j et, en nous dévoilant à toutes deux ses torts, il en sera plus tranquille, s'il ti'ouve sa grâce au fond de notre cœur. O hommes ! hommes dangereux et perfides ! devrions -nous vous pardonner si aisément les maux que vous nous faites? Car enfin, ma bonne amie, la cause de tout notre sexe n'estellc pas la nôtre? Eh ! du moins avertissons nos sembla])les des périls qu'elles courent; apprenons à l'innocence à se mettre en garde contre la séduction, et félicitons -nous nous-mêmes d'avoir échappé à des écueils marqués par de si tristes naufrages.
Ici, ma chère Emilie, que n'aurais-Je pas à VOUS raconter de tous les moyens qu'on emploie pour nous perdre, et des degrés presque insensibles par lesquels on prépare notre chute ! Avec quel art on joue le sentiment! quel respect on semble avoir pour nous ! quels soins on prend d étudier nos goûts pour s'j conformer ! quelle attention secrète à prévenir nos volontés, à flatter nos désirs! quelle honnêteté dans toute la conduite! quelle décence dans les propos ! quelle imitation adroite et trompeuse des vertus qui nous sont chères ! quels ménagements pour sattirer notre confiance et nous forcer à agréer celle qu'on nous témoigne ! Mais ensuite quel abus de cette confiance même !
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quels secrets simulés pour nous en arracher de plus réels! quelle assiduité et quels artifices pour se rendre nécessaire! L'est-on devenu? on se permet alors des entretiens plus tendres; on nous engage à des lectures plus séduisantes; on nous amollit par des spectacles et par les fêtes les plus galantes ; on hasarde enfin des aveux plus directs ; on y fait succéder le langage expressif des passions les plus vives, de la jalousie, de la crainte et du désespoir; on réitère les serments dêtre fidèle : mais dirai -je tout, ma bonne amie, à la honte des séducteurs? O ciel! quelles intrigues et quelles honteuses manœuvres ! Des lettres supposées ; des domestiques séduits et pervertis ; de fausses démarches dans lesquelles on nous engage sans nous en laisser apercevoir les suites; des occasions funestes amenées et préparées de loin par le vice qui s'agite et qui veille tandis que l innocence repose sans soupçons et sans crainte; des persécutions suscitées avec adresse au sein d'une famille pour nous faire tomber entre les bras de celui même qui les a fait naître ; les trames les plus
noires ourdies dans le plus profond silence
Q comble d horreur ! les mystères d iniquité se consomment; et une malheureuse victime de tant de noirceurs a cessé dêtre sage avant que son cœur, encore ennemi du vice, ait cru pouvoir jamais abjurer la sagesse. Tel est le terme fatal où de petites précautions négligées ont conduit tant d'âmes honnêtes qui, par éducation, par un fonds
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de raison, de religion même, par sentiment, ne semblaient nées que pour la vertu.
Quels moyens donc de parer à de si grands malheurs? Les voici, me dit encore mon mari, et ce sont les seuls vraiment à l'épreuve de tout genre de séduction : s inquiéter peu du soin de plaire, et uniquement de celui de se faire honorer ; veiller sur les plus légères impressions de son esprit et de son cœur, et commencer par faire un pacte avec son imagination pour ne lui permettre jamais de s'égarer sui' les objets qui peuvent servit à l'enflammer-, avoh' une amie respectable; et Tamie la plus sùrc est une mère vraiment digne den sen'ir, si Ion a le bonheur de la posséder; lui ouvrir son cœur sans réserve, ou, à son défaut, à toute autre amie qui soit assez tendre, assez sago pour pouvoir la remplacer^ se défier de quiconque nous flatte, de tout ce qui tend à amollir notre âme et à affaiblir nos principes; se mettre en garde contre toute espèce de liaison trop intime, de rapport trop étroit avec des personnes d un autre sexe ; et se souvenir que l'habitude vient enfin jusqu'à nous rendre aimables ceux qui dabord nous étaient le plus indiflérents : c'est ainsi qu'on garde son propre cœur; qu'on vit heureuse, tranquille, maîtresse de soi-même; qu'on est toujours respectable , toujom's respectée ; et qu'on jouit audedans de soi de ce témoignage si flatteur et si doux qu'en effet on mérite de Fètre.
Tels sont, ma bonne amie, les sages conseils
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d'uii homme qui a si bien connu le monde, nos dangers, nos faiblesses et nos ressources. Puissions-nous n'avoir jamais besoin de nous rappeler ses leçons pour nous-mêmes I Puissent-elles dans notre bouche devenir utiles à celles qui, moins attentives et moins instruites, en auraient plus besoin que nousl