LETTRE XLI
La comtesse au marquis.
Un événement bien triste, qui fait l'entretien de toute la cour et la fable des courtisans, en ne donnant que trop à penser à mon mari sur le compte de Lausane , ne laisse plus de bornes à ses soupçons jaloux, et ne me permet guère d en mettre à mes alarmes.
Une femme du plus haut rang, dont j'aime mieux que vous appreniez le nom par un autre que par moi, vient de donner 1 exemple et la preuve des funestes suites qu'entraînent I oubli des vrais principes et le manque de religion. Cette femme, autrefois l'objet de lestime publique par sou attachement à ses devoirs et la pureté de sa foi , a été forcée par son mari de recevoir chez elle le comte de "^^"^ , ami intime du baron, et philosophe commue lui. Elle n'avait d autre enfant qu'une fille très- jeune encore, qui, marchant sur
ses traces, se faisait distinguer déjà par ses vertus autantque par ses agréments et sa beauté. Le comte ne tarda pas àsïnsinuer dans leur esprit, en déguisant avec art le venin subtil de ses dangereux systèmes. Il affecta devant elles toute la délicatesse du sentiment; il leur parla le langage de la vertu la plus pure; sans se donner pour un homme qu'animait 1 esprit de la religion, il les disposait à croire que sans elle on pouvait avoir, dans le degré le plus éminent, toutes les qualités qui font 1 honnête homme selon le monde, et qu'on le3 avait même d'autant plus sûrement qu'elles ne prenaient alors aucune teinte de faiblesse et de superstition. Il maîtrisa ainsi par degrés leur estime et leur confiance. Il fit plus; eu leur prodiguant les éloges les plus flatteurs, en leur marquant à chacune eu particulier les égards et les seins les plus empressés, il leur inspira des sentiments plus tendres dont elles n'avaient pas encore appris à se défier. Trop éclairé sur ses premiers succès , il ne crut pas pouvoh' mieux assurer son triomphe qu'en s'attachant à corrompre entièrement leur esprit pour réussir plus facilement à pervertir leurs mœurs ; il y parvint. Il commençât par leur /aire naître des doutes; il leur prêta des livres qui renfermaient tout le poison de l'incrédulité ; il leur inspira la vanité du bel esprit et le goût des recherches curieuses ; il leur parla le jargon de la métaphysique et des sciences les plus abstraites; il leur dévoila avec moins de ménage-
ment sa façon de penser, et les fit passer en peu de temps de l'estime et de l'attachement pour sa personne à l'estime et à la croyance de ses opinions.
Le mari s'aperçut trop tard du dérangement que cette nouvelle philosophie causait dans sa maison. Il voyait les occupations essentielles absolument négligées pour de dangereuses spéculations et de vaines subtilités : les devoirs de la religion omis-, les bienséances méprisées; ses avis fort mal reçus; une sorte de pédantisme à la place dune sage et heureuse simplicité ; les 4omestiques devenus raisonneurs à lexemple de lems maîtresses; une académie de faux savants et de faux sages tenant chez lui des séances réglées; et ses plus anciens amis, victimes des grands airs, de la suflS»sance et du mépris, forcés de se retirer. Il.voulut remédier au mal que lui-même avait occasioné, et pria d'éloigner le comte; mais il n était plus temps. La mère et la fille jetèrent les hauts cris; on monaça, on fulmina, on traita le bonhomme dcs^ prit faible, superstitieux et tyrannique, d homm£ dur et sauvage, avec lequel il était impossible de vi"\Te ; on parla de se séparer. Le pau\Te mari fi.il obligé de prendre patience et de plier. Le comte , plus en crédit que jamais, se ménagea avec une adresse toujours nouvelle entre la mère et la jeune personne, qui toutes deux se croyaient l'uniquje objet de ses soins et de son amour. 11 obtint bien»tôt sur la dernière une victoire facile ^ qui mal-
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heureusement eut des suites. La mère , outrée de se voir jouée elle-même si indignement, désolée d'avoir porté par son trop de confiance le déshonneur dans sa famille, dévorée par la jalousie, et livrée au plus furieux désespoir, a fait un éclat qui a perdu sa fille , et a fini par se tuer d'un coup de poignard.
Valmont ne fait que parler devant moi d unu si horrible catastrophe , et je ne sais trop quelle conséquence il prétend en tirer par rapport à moi. Faut-il donc qu'il m\assimile à des femmes peu sages, qui ont perdu de vue le précieux flaniLeau de la foi pour se plonger dans les sombres et épaisses ténèbres de l'irréligion? Quoi qu'il en soit, ses moindres entretiens avec moi couvrent toujours quelque reproche , ou renferment au moins de secrètes leçons. Son âme est ouverte à toutes les impressions désavantageuses qu'on veut lui faire prendre. Mon père, ai-je raison de trembler?
J'ai toujours recours à vous pour charmer mes ennuis, et pour me consoler comme mère de ce que je soufire comme épouse. Vous vous souvenez sans doute de la promesse que vous m'avez faite de me donner encore quelques avis sur l'éducation de mes enfants par rapport à la religion "*. J'en sens plus que jamais la nécessité : et c'est ici le moment de me tenir parole non-seulement pour les fruits qu'ils en retireront un jour, mais pour
♦ Voyez la fia de la kttxe X.
DE LA RAISON. 35l
faire diversion à mes peines par les objets les plus intéressants que vous puissiez m'offrir dans l'espèce d'accablement où je suis.