‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raisonChapitre 5 sur 43 · LETTRE XXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVIII

Suite de la précédente.

rt CoMJiEXT oserait-on dire que la loi naturelle, « que la raison, cette loi commune à tous les « hommes, ne nous éclaire pas autant qu'elle le a doit sur ce qu'elle nous oblige de pratiquer? ou, « si elle a cessé de nous éclairer à proportion de a nos besoins, quelle qu'en soit la cause, elle a « donc cessé de nous obliger. »

Telle est, mon fils, la première difficulté que tu m'opposes en faveur de tes nouvelles opinions. La réponse est pourtant facile, quelque spécieuse que soit lobjection. La loi naturelle n'est pas tellement obscurcie dans l'état de dépravation et d'aveuglement où nous naissons, la raison de l'homme n est pas tellement impuissante et stérile, qu'il soit impossible à celui qui 1 interroge avec un esprit droit et un cœur pur d en obtenir de faibles lumières, qui le conduisent de proche en proche à des lumières plus considérables. Elle nous oblige , cette faible raison , à proportion de Ce qu'elle nous enseigne, et de ce quelle pourrait nous enseigner encore, si nous la consultions avec fidélité. Elle va aussi loin qu'elle peut et qu'elle doit aller. Elle va jusqu'à nous faire sentir le besoin que nous avons d'un aulre secours; elle fait

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avouer à l'âme simple et vraie son insuffisance et les ténèbres où elle la laisse plongée; elle la ûiit soupirer après un plus grand jour; elle la conduit aux portes du sanctuaire où l'étemelle vérité réside; et, dès que les gémissements de cette Amo droite et pure sont sincères, le Dieu de vérité ne lui manque pas (i).

« Biais poui-quoi donc cet autre secours si né- « cessaire n'est -il pas donné à tous les hommes? « pourquoi ne sont-ils pas tous éclairés du flam- « beau de la révélation? et pourquoi même, pour « la partie de la révélation la plus intéressante , « qui est la loi évangélique^ ont-ils commencé si « tard à l'être? »

Parce qu'il fallait, mon fils, que les hommes, abandonnés à eux-mêmes, sentissent leurs" besoins, leur misère, et quils eussent le temps de se lasser, poui' ainsi dire , de leur propre faiblesse et de la vanité de leurs recherches. 11 leur fallait l'expérience de plusieurs siècles, et des peuples les plus policés , comme des nations les plus sauvages. Il fallait que les ténèbres précédassent la lumière et en fissent comprendie tous les avantages; que la religion révélée, appuyée sur des faits , eût ses développements et ses preuves , de même que tout se prépare et se développe dans la nature. 11 fallait sans doute, dans les desseins du •Très-Haut, que jamais ici-bas nous ne connaîtrons qu'imparfaitement, que ce flambeau de la foi, semblable à lastrc qui éclaire le monde, n'y

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jetât pas tout à coup et tout à la fois sa lumière j qu'il en parcourût successivement les diverses contrées ; qu'il y fécondât les germes de raison , de sagesse et de vertu, qui irattendaient que sa présence pour éclore , ou pour se porter du moins A leur vrai point de perfection et de maturité; et que sa vive clarté, tantôt accordée purement comme une grâce , tantôt donnée tout ensemble comme grâce et comme récompense , quelquefois même soustraite aux hommes par forme de châtiment, fùf distribuée en tous lieux selon les lois secrètes d'une providence toujours pleine de sagesse et d équité.

Eh, mon fds, dans le système du naturaliste, quelle difficulté peux-tu former ici contre la révélation qui ne tourne en objection contre toi? Car enfin cette religion naturelle, te demanderai- je à mon tour, cette loi de la raison , commune à tous les hommes , imposée à tous , et qui dans tes principes leur suffit à tous également, pourquoi est-elle si peu connue de la plupart? pourquoi même tant de secours dans les uns pour en développer les lumières, et tant de difficultés et d'obstacles dans les autres ?

Concluons donc, et pour la loi naturelle et pour la loi révélée, qui, quoique toutes deux soient essentiellement vraies, que toutes deux soient nécessaires, nous ne serons jugés sur elles qu'à proportion de ce que nous aurions pu, de ce que nous aurions dû en connaître; et que ceux qui,

éclairés par elles, aiu'ont avec la même opiniâtreté fermé les yeux à leur éclat, seront également sans excuse *.

«Mais, a joutes -tu, pourquoi des hommes « comme moi seront-ils à mon égard les intert( prèles des volontés divines? pourquoi faut- il « que, pour apprendre à honorer dignement 1 être a suprême , j'emprunte le secours de mes semtla- « blés? et trouverai-je donc partout des hommes « entre Dieu et moi? »

Oui, mon fils; parce que Dieu, en créant des éti'es sociables, a voulu les former au sein de la société, les lier ensemble autant par les besoins de l'àme que par ceux du corps, les instruire les uns par les autres, et établir entre eux une dépendance mutuelle et ime communication réciproque de secours et de lumières. Eh! quel est Ihomme (jue d autres hommes n'aient pas instruit? quelles sont les lumières naturelles que dans letat de société nous n'ayons pas recou>Tées, développées, perfectionnées à laide de nos semblables? et pourquoi veux-tu que, dans l'économie de la religion révélée. Dieu se soit servi d autres instru-

* Trlhiilalio et anqustia in omncm animam hominis operantis maluni , Judœi primnm et Grœci : qloria, hoiwr, et paa: amni opa-anli honum, Judœo prlmùm et Grœco , non eniin ext acceptio personcu-um apiid Deum. Qu'icumque sine le^e peccawrunt, sine, leqe perihunt : et (juicumque in leqe peccavaunt ^ pcr leqem judicahuntur. (Rom. c. 2, v. g, etc.)

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ments, d'autres moyens que ceux dont il se sert dans le plan de la religion naturelle "^ !

Des hommes s offrent à loi pour t instruire, et se disent les envoyés de Dieu; mais ils ne te priveiiî pas pour cela de 1 exercice de la raison. Fais-en 1 usage le plus naturel, le plus facile, le plus à la portée de 1 entendement humain -, examine les faits sensibles et publics qui établissent leur mission; considère attentivement les caractères de la religion qu'ils t'annoncent, caractères simples et vrais; son ancienneté, son unité, sa perpétuité, sa sainteté; son rapport à la gloire de Dieu, au bonheur de 1 homme et à la vertu; car ce sont là de ces clioses de fait et de sentiment dont tout homme peut juger sans peine; de ces choses qui ont frappé, éclairé et converti le monde entier : et d après cela, soumets-toi, si par la voix de tes semblables c'est en effet Dieu qui a parlé. Prendsy garde, cher Valmont, la révélation, une fois prouvée, te démontre de la manière la plus simple et la plus abrégée toutes les autres vérités : sans elle il faut se les prouver à soi-même une à une, si je puis parler ainsi. Quel travail! et quel danger de se tiomper dans des choses où Terreur est d'une si grande conséquence, et oii cependant elle a toujours été si commune !

« Mais encore poui'quoi un nouveau joug et de

* Naturœ quidein ordo ita se h ai et , ut cùm aliqntd discimus,rationem prœcedat auctoritas. (S. Auc. 1. 2, do ord. cap. 9 }

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« nouvelles entraves? et qji'im portent toutes les « inslitutions arlnlralres, si, parles seuls prin- « cipes de la loi naturelle, la vertu, Ihonneur sont « en sûreté? » ^

Sur ce peu de mots que de choses à répondre, mon fils, s'il fallait ne laisser rien à dire! Mais da moins écoute encore quelques moments. « Pour- K quoi un nouveau joug et de nouvelles entraves?» C'est pour te rendre le joug de la vertu, de la raison elle-même, plus doux et plus facile. La loi que le christianisme t'impose est une loi de grâce et d'amour; sans elle tout coûte, tout est pénible à la nature -, rien au contraire ne lui coûte dès qu'elle emprunte son secours. Cette aimable loi nous fortifie, nous soutient, nous élève au-dessus de la faiblesse humaine. Elle est à 1 homme ce que sont à l'oiseau timide les ailes qui laident à voler : si elles sont un fardeau uour lui, cest un fardeau bien léger; avec elles il fend les airs, il ramperait sans elles.

« Qu'importent des institutions arbitraires? » Eh! pourquoi les regardes-tu comme telles, si la religion qui les renferme ne Test pas? Qu'importent ah! mon fils, elles importent beaucoup,

si elles ont la force de nous rendre solidement vertueux.

«Mais sans elles. Socrate, Aristide, Caton, « Tite et Marc-Aurèle ne font-iîs pas été? » Valmont, je ne prétends pas calomnier leur vertu : ils en ont eu sans doute; mais, bien évaluée, qu était-

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