‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raisonChapitre 7 sur 43 · FACE · texte numérisé non relu

FACE

(i) Le Dieu de vérité ne lui manque j)as. Lorsque la lumière évangélique, appelée, si je puis m'exprimer ainsi, par ce cri intérieur d'une âme vraie et fidèle qui sentait ses besoins, a été portée chez les peuples sauvages et barbares (et elle l'a déjà été deux fois dans les Indes, comme les traditions de ces peuples le témoignent assez, et comme quelques-uns de nos philosophes ne font pas. difficulté d'en convenir), ce n'est point par le ministère des anges, si indécemment ridicuhsé de dos jours, qu'elle y a été portée : c'est par le ministère des autres hommes. Eh ! combien de ressources qui nous sont inconnues restent encore au Tout-Puissant pour laver dansuu baptême de désir la taclie d'une âme à demi instruite, il est vrai, mais dioite, et dans sa droiture vraiment digne de lui plaire ! Ce qui pouvait suffire avant la venue de Jésus-Christ , mais toujours par sa grAce et en vue de ses mérites, serait-il insuffisant après que Jésus-Christ nous a cté donné? Et le bienfait inestimaljle de la rédemption rendrait - il aujourd'hui la condition des hommes moins avantageuse qu'elle ne l'était auparavant?

(2) Bienfaisance , humanité, beaux noms, etc.

Ce mot d'humanité ne m'en impose guère; Et par tant de fnpons je le vois répéter, ,Que je les crois d'accord pour le faire adopter. Ils ont quelque intérêt à le mettre à la mode; C'est un voile à la fois honorable et commode Qui de leurs sentiments masque la nullité, Et prête un beau dehors à leur avidité. J'ai vu peu de ces gens qui se prônent sans cesse Pour les infortunés avoir plus de tendresse ,

DE LA fxAlSOX. 53

Se montrer, au besoin , des amis plus iervents , Être plus généreux, ou plus compatissants, Attacher aux bienfaits un peu moins d importance , Pour les défauts d'autrui marquer plus d'indulgence j Consoler le mérite, en chercher les moyens, Devenir, en un mot, de meilleurs citoyens ; Et, pour en parler vrai , ma foi , je les soupçonne D'aimer le genre humain, mais pour n'aimer personne.' ÇLes philosophes , comédie.)

L'ancien curé de Saint-Sulpice disait, il y a quelques années, dans une de ses assemblées de charité : « Vous savez, mesdames , que nous avons bien des pauvres sur cette paroisse. J'y entends tous les jours parler de philosophie et d humanité : mais ce ne sont pas lis philosophes qui soulagent nos pau\T-es; ce sont les âmes pieuses et vraiment chrétienner. »

ti cependant une sorte de bienfaisance devenait à la mode, comme elle a paru s'y mettre à luie époque assez récente, rendons grâces au ciel : ce serait alors une belle chose que la mode . Le malheur est qu'avec beaucoup de faste et d'e'talage, elle ne dure pas; et, quand elle durerait, suppléera- 1- elle jamais la charité?

PAGE 5i

(3) Et que peut-on se promeltre sans elle (sans la religion, etc.) ? Rousseau fait faire à sa Julie cet aveu en faveur de la religion qu'elle prend enfin pour guide. « J'aimai la vertu dès mon enfance, et cultivai ma raison dans tous les temps. Avec du sentiraent et des lumières j'ai voulu me gouverner, et je me suis mal conduite. Avant de m ôter le guide que j'ai choisi, donnez-m'en quelque autre sur lequel je puisse compter. Mon bon ami, toujours de l'orgueil, quoi qu'on fasse : c'est lui qui vous élève, et c'est lui qui m'humilie. Je crois valoir autant qu'une autre , et mille autres ont vécu plus sagement que moi. Elles avaient donc d;s ressources que je n'avais pas? Pourquoi, me sentant bien née, ai- je eu besoin de cacher ma vie ? Pourquoi haïssais -je b mal, que j'ai fait malgré moi? Je ne connaissais que ma force; elle n'a pu me suflire. Toute la résistance qu'on peut tirer de

64~ LES ÉlGAREMENT?

soi, je crois l'avoir faite; et toutefois j'ai succombe' : comment font celles qui résistent? Elles ont un meilleur appui. » Et dans un autre endroit : « Rentrez au fond de votre conscience, et cherchez si vous n'y retrouveriez point quelque principe oublié qui servirait à mieux ordoancr toutes vos actions , et à les lier plus solidement entre elles et avec un objet commun. Ce n'est pas assez , croyez-moi , que la vertu soit la base de votna conduite, si vous n'établissez citle base même siu: un fondement ineTjranlable. Souvenez-vous de ces Indiens qui font porter le monde sur une tortue ; et , quand on leur demande sw quoi porte la tortue , ils ne savent plus que dire. >»

(4) L'adultère est un crime , etc. « Ce n'est pas seulement l'intérêt des époux , mais la cause commune de tous les hommes , que la pureté du mariage ne soit point altér33. Chaque fois que deux e'poux s'unissent par uo nœud solennel, U intervient un eogagement tacite de tout le genre humain de respecter ce lien sacre', d'honorer en eux l'unîbn conjugale; et c'est, ce me semble, une raison très- forte contre les mariages clandestins, qui, n'offrant nul signe de cette union , exposent des cœurs innocents à brûler d'une flamme adultère. Le public est en quelque sorte garant d'une convention passée en sa présence ; et l'on peut dire que l'honneur d'une femme pudique est sous la protection spéciale de tous les gens de bien. Ainsi, quiconque ose la corrompre pèche, premièrement, parce qu'il la fait pécher, et qu'on partage toujours les crimes qu'on fait commettre ; il pèche encore directement lui-même, parce qu'il viole la foi publique et sacrée du mariage, sans lequel rien ne peut subsister dans l'ordre légitime des choses humaines.... Y a-t-il au moude un honnête homme qui n'eût horreur de changer l'enfant d'un autre en nourrice? et le crime est-il moindre de le changer 'dans le sein de sa mère ? » (Rousseau. )

Ebl que répondrait l'infâme adultère qui suborne la femme de son prochain, si on lui demandait du quel œil il verrait un homme, sous le nom d'ami peut-être, profiter du libre accès qu'il a dans sa maison pour lui dérober le cœur de sa fenune,

DE LA. RAISOK. 65

ravii' à son épouse l'honneur, et lui donner à lui des enfants qui ne seraient pas les siens ? que répondrait-il s'il lui reste encore quelque sentiment d'honnêteté?

Que j'aime au reste à voir l'auteur que je viens de citeF prendre en main les intérêts de la vertu sur im article si essentiel à l'ordre civil, si respectable, et malheureusement si peu respecté de nos jours ! Qu'il me soit donc permis de le copier tout entier sur cet objet.

« La rigidité' des dtvoirs relatifs des 'deux sexes dans le mariage n'est ni ne peut être la même. Quand la femme se plaint là-dessus de l'injuste inégalité qu'y met l'homme, elle a tort; celte inégalité n'est point une iustiluiion liuin;iine, ou du moins elle n'est point l'ouvrage du préjugé, mais de la raison. C'est à celui des deux que la nature a chargé du dépôt des enfants d'en répondre à l'aulrc. Sans doute il n'est p'jm:is à personne de violer sa foi ; et tout mari infidèle qui prive sa femme du scu'i prix des austères devoirs de son sexe est un liomme injuste et barbare : mais la femme infidèle fait plus; elle dissout la famille, et briic tous les liens de la nature en donnant à l'homme des enfaais qui ne sont pas à lui ; elle trahit les uns et les autres ; elle joint la perfidie à l'infidélité. J'ai peine à voir quel désordre et quel crime ne tient pas à celui-là. S'il est un état affreux au monde, c'est celui d'un malheureux père qui , sans confiance en sa femme, n'ose se hvrer aux plus doux sentiments de son cœur; qui doute , en embrassant son enfant , s'il n'embrasse point l'enfant d'un autre, le gage de son déshonneur, le ravisseur des biens de ses propres enfanis. Qu'est-ce alors que la famille, si ce n'est une société d'ennemis secrets qu'une femme coupable arme l'un contre l'autre eu les forçant de feindre de s'entr'aimer ?

« Il D'importé donc pas seulement que la femme soit fidèle, mais qu'elle soit jugée telle par son mari, par ses proches, par tout le monde; il importe qu'elle soit modeste, attentive, réservée, et qu'elle porte aux yeux d'autrui, conone en sa propre conscience, le témoignage de sa vertu. S'il importe qu'im pèiQ aime ses enfants, il importe qu'il estime leur mère. Telles sont les raisons qui mettent l'apparence même au nombre d( s devoiïs

Page 1