‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raisonChapitre 9 sur 43 · LETTRE XXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXIX

Le marquis de Valmont à la comtesse.

Je suis enchanté , ma fille , de la naïveté qui règne dans le caractère de ta jeune amie. Ses sentiments pour toi m'intéressent plus que jamais en sa faveur. Son amitié, il est vi'ai, est une passion, comme elle le dit elle-même; mais, dans un cœur tel que le sien , cette passion est Tentliousiasme de la vertu : elle ne t aime avec tant d'ardeur que parce qu'elle te voit sous des traits qui flattent son amour pour le bien; son penchant fait honneur à sa raison. Il est juste qu'elle te soit cac-re, et tu ne dois que la plaindre de l'eflct quelle a produit sur Valmont.

Que la surprise qu'il vous a faite à toutes deux a donné lieu à une scène bien touchante! Que jeusse aimé à être le secret témoin d'' vos épanchements réciproques! Ils eussent été à mes yeux l'expression la plus vraie de la bonté du cœur, et le triomphe du sentiment. Pourquoi faut-il que le tableau qu'ils nous offrent ne soit plus de ce siècle, et qu'il contraste si fort avec nos moeurs!

Je ne suis pas étonné que les jours qui oat suivi cette espèce de réunion aient été pour vous tous des jours plus sereins et plus purs : mais prends garde , ma fille ; c'est un calme trompeur

qui peut être suivi de bien des orages. Avec uu cœur excellent vous êtes tous trois jeunes encore et sans expérience : croyez-en la mienne; elle est le fruit des années, et son langage, dicté seulement par mon amitié pour vous, n'emprunte rien des idées sombres d une triste et craintive vieillesse. La passion de Valmont est pour quelque temps resserrée , comprimée au-dedans par la sagesse et les leçons de Scnneville; par celles qu il s'est faites à lui-même-, par une tendre pitié pour les maux d une épouse qui a si peu mérité son indifférence ; par les principes d'équité, de vertu, qui revivent au fond de son âme, et y font renaître le cri de la conscience- et la voix des remords; mais celte passion n'est pas éteinte , et la violence qu'il se fait ne peut pas durer long-temps. Le feu couve et s'allume sous la cendre qui le déroba à vos yeux ; bientôt il se fera jour, et se montrera plus ardent qu'il ne l'a jamais été. Pour l'éteindre entièrement, il faut éloigner l'objet qui servirait de nouveau à l'enflammer. Tant que Senneville sera au milieu de vous, malgré elle, malgré mon fils, les passions, les dangers , le trouble et les alarmes y habiteront avec elle. La séparation sera cruelle pour V0U3 tous; mais elle est devenue nécessaire. Ce sera le mal d'un moment ; sans cela , vous vous exposeriez tous trois à des maux dont vous ne verriez pas la fin.

C'est donc à toi, ma fille , quoi qu'il en coûte à ton attacliement pour ta jeune amie , quelques

DE LA RAIBOX.- ^3

regrets qu'il puisse lui en coûter à elle-même , c'est à toi à la préparer à un sacrifice que la raison et la religion exigent également. Je sais les moyens de le faire agréer à Valmont, en le rendant souverain«'ment avantageux à Senneville, et j ai déjà tout disposé avec M. d Orval pour un si grand dessein. Cet ami, bien moins vénérable encore par son âge que par ses vertus , m'a fait naitre des espérances que je t'ai laissé entrevoir, mais auxquelles tu n'as pas fait assez d'attention : il s apprête à les réaliser; et, quelque obscurité que tu puisses y trouver, souffre que je te la laisse tout entière pour te ménager quand il en sera temps le plaisic de la surprise. Il semra alors à tempérer le sentiment trop vif que te causera féloignement de mademoiselle de Scn neville j c t à te le rendre moins pénible.

Maintenant, ma clière Emilie, je ne veux plus moccuper dans cette lettre que du soin que tu m'imposes de t éclairer, ainsi que ton amie, sur an article plus intéressant que tu ne le crois , celui des spectacles. Je suis charmé que tu m aies fourni toi-même l'occasion de joindie sur cette matière quelques réflexions à celles que je t'ai fait faire sur les lectures. Souviens -toi que, t'écrivaiit eu père et eu ami, dans les pensées comme dans la manière de les rendre , ce n'est point à tes yeux le mérite de la nouveauté que j'ambitionne; je n'en veux point d'autre que celui de t'ètre utile.

3Iais avant tout dis-moi, ma fille, est-ce a Tome II. 7

Emilie sage et raisonnable seulement , ou à Emilie chrétienne et ."âge tout ensemble que je vais parler? Heureusement pour ton père et pour toi, la (juestion nest pas difiScile à résoudre : jecrls à cette sage et fidèle Emilie qui, bien loin de séparer ces deux titres , ne croit pas pouvoir trouver de véritable sagesse ailleurs que dans la religion. Eh bien, je vais donc te parler d abord le langage du christianisme. Mais je fei-ai plus , je t'aiderai ensuite à parler aux autres le langage de la seule raison.

Comme chrétienne , ma fille, croirais-tu pouvoir allier 1 école du monde avec celle de Jésus- Christ, et les maximes du théâtre avec la morale évangélique? Autant il y a de difiérence entre la lumière et les ténèbres, autant il y en a entre 1 esprit qui règne sur la scène et celui qui éclaire, qui anime le vrai fidèle. Faire mourir en nous tout ce qui tient au monde et à ses folles passions, c'est-à-dire, comme parle le disciple chéri du plus saint et du plus aimable de tous les maîtres, tout ce qui flatte dans Ihomme la concupiscence de la chair, celle des yeux et l'orgueil de la vie, voilà lesprit du christianisme : nourrir dans notre àme lattachement au monde et ses penchants déréglés; voilà, sinon tout l'objet, au moins tout le fruit de nos spectacles. Dans l'Evangile, Jésus-Christ dit partout anathème au monde : sur le théâtre, le monde est partout; dans ce qu'on voit, dans ce qu'on entend, et au fond de notre

cœur : c'est lui qui sur la scène établit les usages, détermine les bienséances , dicte les sentiments , dirige les affections, et peint de ses couleurs les vices et les vertus : seul il y fixe la règle de nos mœurs; il y juge en dernier ressort, et en monarque suprême il y dicte des lois. Est-ce au pied de la croix , dans 1 Evangile Je Jésus crucifié pour les hommes, que tu prétends te former et l'instruire? ou bien est-ce à 1 école du monde et des passions? De ces deux maîtres entièrement opposés, Jésus- Christ et le monde, lequel choisis-tu? Si c'était le dernier, ma fille! que me resterait-il à te dire? je frémirais; et lanathème prononcé par ton Dieu retomberait tout entier sur toi *. Et de quel front , sous quels prétextes irais-tu voir au spectacle des intrigues d'amour, d'ambition , de vengeance ou de haine, qu'avec tout l'art dangereux qui les accompagne tu n'oserais lire dans les romans ; y entendre des maximes de galanterie , de faux j)rincipes d honneur, des leçons de plaisirs et de volupté qui t'effraieraient dans des entretiens, et que nulle part avec de la religion tu ne pourrais entendre de sang-froid? Ah! quel supplice le spectacle ne serait-il pas pour une âme qui y entrerait vraiment chétienne , qui en sortirait égale-

* 11 ne faut pas oublier <jue , dans presque toute ceftte lettre , M. de Valmont éciit encore plus pour mademoiscllu de Senneville que pour Emilie , dont il connaît assez la façou de penser.

ment fidèle, si une telle âme, forcée à' y entrer, pouvait y donner (juelque attention!

Mais on peut, me diras -tu, ne choisir que des pièces saintes; et alors qu'auront-elles d'incompatible avec lesprit du christianisme? Presque tout encore, ma chère Emilie; tout ce qui les accompagne du moins, et qui les dépare.

Je n'en connais que trois tout au plus ou , pour la morale et les caractères , il n'y aii, rien à reprendre; et dans celles-là même ce c\\i'i\ y a de plus pur se trouve en contraste avec les mœurs de ceux qui les représentent, s'altère en quelque sorte par le jeu des acteurs, et devient nuisil^le par les idées qu'ils font naître,

« De pareils sujets , dit madame de Sévigné, ne « conviennent pas à de tels acteurs. Il faut des « personnes innocentes pourchanter les malheurs « de Sion, et des âmes vertueuses pour en voir « avec fruit la représentation. )) Au reste , ces pièces si saintes, de quelles autres pièces ne sontelles pas suivies * ! et par le goût du spectacle qu'elles inspirent, à quels autres drames en tout ^cnre ne conduiront-elles pas !

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