CHAPITRE PREMIER
ciés et remplacés, en 1756, par le comte Charles de Scheffer et Samuel Klingenstierna.
Ce dernier, professeur à l'université d'Upsal, était célèbre comme mathématicien et géomètre. Il avait publié de nombreux ouvrages sur les sciences exactes , la marche des planètes, les rayons lumineux, l'électricité et le magnétisme.
Quant au comte de Scheffer, il avait déjà succédé au comte Tessin comme ministre de Suède en France, et il y avait conservé les relations les plus précieuses et les plus élevées. Nous aurons souvent à parler de lui dans la suite.
Les anecdotes, que nous avons reproduites ci-dessus et qui sont attestées par des documents de l'époque, ne laissent aucun doute sur l'intelligence précoce et la maturité d'esprit du jeune prince. Aussi sommes-nous surpris de voir son nouveau gouverneur le juger tout autrement. M. Geffroy cite un rapport, évidemment rédigé à cette date, par lequel M. de Scheffer rend compte aux États du degré d'instruction de l'élève qu'ils viennent de lui confier; on y lit : " Le prince royal est fort malhabile en écriture, en orthographe et en grammaire; il ne sait à peu près rien en géographie. Son horreur pour le travail est invincible. Éloigné de toute sérieuse pensée, de tout religieux sentiment, il a le cœur vide aussi bien que l'esprit (1). »
Ce jugement, dénué de bienveillance, est pour le moins excessif : il nous est, en outre, suspect; car il semble avoir pour but, en soulignant les résultats négatifs du préceptorat qui vient de prendre fin, de préparer le succès de celui qui commence. Mais, fût-il exact qu'à l'âge de dix ans le futur Gustave III ne possédât pas même les éléments de l'instruction primaire, en cela il eût ressemblé au futur Pierre I er , dont on a pu dire : « A seize ans, sa calligraphie restait faible, son orthographe lamentable, et il en était à apprendre les deux premières règles de l'arithmétique (2). » Ce qui ne
(1) Gustave III et la cour de Fiance, t. I.
(2) Waliszewski, Pierre le Grand.
l'a pas empêché de devenir le plus grand souverain et le fondateur à jamais illustre de la Russie.
S'il est vrai que l'éducation décousue et mal réglée de la première enfance du prince royal de Suède eût retardé son savoir, elle ne lui avait été, semble-t-il, que favorable au point de vue physique. C'est une erreur de croire qu'aux siècles passés les princes fussent tous élevés dans la mollesse et l'indolence. En parlant du duc de Bourgogne et de son frère, M. le comte d'Haussonville nous édifie à cet égard : u Quelque chaud, quelque froid, quelque vent qu'il fit, dit-il, les jeunes princes ne sortaient jamais que tête nue. Ils se promenaient tous les jours à pied ou à cheval par tous les temps. On les laissait courir et mettre en sueur librement... Jamais on ne s'embarrassait de leurs rhumes pour les empêcher de sortir (1). »
C'était bien autre chose encore dans les pays du Nord, au climat si variable et si rude. Aussi le jeune Gustave, déjà nerveux et résistant de nature, se trouva-t-il doté de bonne heure d'un tempérament supportant le chaud, le froid la fatigue et les veilles; et jamais ne fut-il arrêté par des considérations matérielles ou des ménagements exigés par sa santé.
Tandis que Klingenstierna lui enseignait les mathématiques, la géométrie, l'astronomie, le comte de Scheffer s'appliquait à exposer à son élève les principes les plus essentiels de la morale et de la politique. ■ Le véritable honneur, lui répétait-il, ne consiste que dans l'observation scrupuleuse' des devoirs de son état. La royauté est un poste brillant, mais un bien lourd fardeau. Celui qui ne se sent pas capable de remplir ses obligations de roi est indigne d'en usurper les prérogatives. «
Lui remettant, le jour de ses seize ans, un petit volume contenant un précis de la constitution suédoise par Bùschinp il lui dira encore : « L'étude de la morale vous a déjà appris
(1) Le duc de Bourgogne. Revue des Deux Mondes du 1" avril 1897.