O H A PITRE PREMIER
à connaître les devoirs de l'homme en général, celle du droit public, les devoirs du citoyen. Préparez-vous maintenant à étudier, avec toute la réflexion dont vous êtes capable, les devoirs qui vous sont imposés comme à un Suédois, comme à celui que la Providence a choisi pour être le chef de la nation. »
Enfin, admirateur convaincu de la constitution actuelle de la Suède, il s'efforce d'inculquer au fils d'Adolphe-Frédéric « une obéissance entière aux Etats » .
« Contre les excès du despotisme qui avaient comblé la mesure, lui icra-t-il observer, la nation n'a rien eu de plus à cœur que de limiter l'autorité royale, de telle sorte qu'aucun attentat contre les libertés publiques ne fût plus désormais possible. Aussi les États sont-ils souverains avec un pouvoir illimité (1). » L'avenir devait montrer quel cas le prince royal, devenu roi, se réservait de faire « de ce pouvoir illimité des États » .
Quel avait été le résultat de cette éducation et de Ces leçons? Quelle idée devons-nous avoir de l'héritier du trône de Suède au moment où il débute sur la scène du monde en devenant l'hôte de la cour de France?
Plusieurs écrivains modernes se sont plu à retracer sa physionomie et son caractère. L'un le représente comme » élégant, mince à l'excès, de manières simples et cordiales, ayant plus de noblesse que de dignité souveraine, gentilhomme accompli, désireux de plaire, plutôt que prince (2) » . Un autre relève en lui « une incurable légèreté d'esprit, en même temps qu'un sentiment de vanité excessive » , lui inspirant « une idée fort exagérée de ses agréments personnels, de son influence et de ses prérogatives (3) » .
(1) La correspondance du comte Charles de Scheffer avec le prince royal de Suède, remplie des plus nobles enseignements, a fait également l'objet d'une publication. [Briefwechscl zwischen Sr. Kocnir/lic/en lfoheit dem Prinzen Gustafs, etc. Greifswald, 1772.) C'est après l'avoir lue que le comte d'Algarotti s'écria : « Puissent tous les princes être élevés par des Sclieffer ! »
(2) Mme la comtesse d'AumaillÉ, La comtesse d'Erjmont.
(3) Geffhoy, Gustave III et la cour de France, t. I.
Ces appréciations ne sont que des reconstitutions savantes, faites à plus d'un siècle de distance et de seconde main, subissant forcément les nuances du point de vue auquel l'auteur se place, soit qu'il envisage surtout le héros de roman ou bien l'homme d'État. Nous préférons de beaucoup les portraits peints d'après nature et les croquis à la plume que nous ont laissés les contemporains, devant lesquels le modèle a posé, qui l'ont personnellement connu, observé, ou qui ont interrogé ses entours et ses amis.
Deux portraits de Gustave III ont été faits presque à cette date. L'un, dû au pinceau de Roslin, le célèbre artiste suédois, est conservé à Stockholm, au musée royal de Gripsholm ; M. Geffroy en a publié une réduction en tête de son ouvrage. L'autre, dont nous ignorons l'auteur, se trouve dans l'attique du Nord au château de Versailles. Le visage est long et maigre, le nez et le menton saillants, la bouche plutôt grande, le front haut et fuyant, les sourcils très arqués; le tout illuminé par des yeux superbes.
Au moral, le prince est jugé comme suit par un homme digne de foi entre tous, également incapable de parti pris et d'enthousiasme : « Ses qualités aimables préviennent et lui gagnent tous les cœurs; son élocution facile et aisée ne fait pas une impression moins favorable sur les esprits; un grand fonds de connaissances acquises, un discernement juste et impartial lorsqu'il n'est pas offusqué par des préventions étrangères : voilà les qualités qui le distinguent éminemment et qui relèveraient à la dignité de chef de sa nation, s'il n'en était pas roi par droit de naissance (l). »
A son tour, un Allemand qui a étudié en détail la cour de Suède, mais publié seulement son ouvrage après la mort du roi, nous parle de lui en ces termes :
« L'extérieur de Gustave annonçait le génie. Il était de taille moyenne et fort maigre; son tempérament était exercé à braver la faim, la soif, le chaud et le froid et endurci contre
(1) Dépêche de M. de Vergennes au duc d'Aiguillon en date du 23 mars 1772 — Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 261.