CHAPITRE X
mesurer l'étendue de sa faute ; caries Bonnets ne s'estimèrent pas satisfaits d'avoir, à leur tour, « chassé'» leurs adversaires du Sénat. Ils voulurent être assurés de placer le roi dans l'impossibilité de les remplacer par d'autres membres d'opinion analogue. A l'aide de la majorité, décidée à tout, qu'ils possédaient dans la Dicte, ils résolurent de commettre un nouvel empiétement sur les droits de la couronne.
Déjà les États étaient parvenus, par un procédé aussi abusif que vexatoire, à rendre à peu près illusoire la faculté accordée au roi de choisir le futur sénateur sur une liste de trois noms. -Lorsque Gustave III avait paru peu disposé en faveur de deux des candidats, les États s'obstinaient à les maintenir, à chaque vacance, sur leur liste de présentation. Le prince se voyait de la sorte dans la nécessité, ou de subir le troisième nom, ou de faire porter son choix, malgré sa répugnance, sur un des deux autres.
« Une prérogative aussi restreinte, explique l'abbé Michelessi, paraissant encore trop énorme, on s'était avisé d'un nouveau moyen pour la resserrer. Une nouvelle loi avait été établie, suivant laquelle, lorsqu'un candidat avait été présenté trois fois et qu'il était mis la quatrième lois sur la présentation, le roi était obligé de le préférer sans pouvoir le rejeter pour quelque cause que ce pût être (1). "
C'était à la fois une atteinte directe portée à l'un des plus précieux et des derniers privilèges de la royauté et une offense à la personne même du souverain. Gustave III en fut profondément blessé et ulcéré, d'autant plus que, parmi les hommes frappés par les États, plusieurs se trouvaient publiquement honorés de son amitié de longue date et de son entière confiance. Il éprouva de ces incessantes humiliations une impression de violente révolte. Et, comme nous allons entrer
(1) Lettre à Mgr Viscontî. — Les sept nouveaux sénateurs, qui, au commencement de mai remplacèrent les sept sénateurs déchus furent :
Le comte Gyllenstierna ; le baron Lagerbielke ; le baron llermelin; l'amiral de Falkenrjreen ; le baron Ridderstalpe ; le général baron Wrangel, et M. Arnel, conseiller de chancellerie. M. le baron de Duben fut chargé des fonctions de président de la chancellerie.
dans les préliminaires d'actes qui ont eu le plus insigne retentissement dans l'histoire de Suède, nous croyons intéres» rant de laisser autant que possible les acteurs et les témoins, qui y ont été mêlés, en rapporter eux-mêmes les causes, les circonstances et les principaux détails.
Immédiatement après les incidents qui précèdent, le comte de Vergennes expédiait à Versailles l'importante dépêche qui suit :
« Stockholm, 21 mai.
u Le roi de Suède m'ayant fait appeler, hier, pour une entrevue secrète, je le trouvai singulièrement affecté et animé. Il ne résistait plus aux outrages sans nombre que les États ne cessent de lui faire. Sa patience, poussée à bout, ne lui laissait plus le choix des expédients pour sauver, avec l'honneur de son devoir, l'indépendance de sa couronne, qu'il voyait sensiblement qu'on voulait mettre sous le joug de la Russie : « Plutôt périr, disait-il, que de souscrire à cette « ignominie ! »
« Ce début, qui avait lieu de m'étonner, fut suivi de la révélation d'un projet, véritablement hardi, mais qui peut être très dangereux et même funeste s'il échouait, après avoir éclaté. Quoique j'aie promis à ce prince le secret le plus religieux, Monsieur le duc, et que ce prince m'ait même prié de le garder encore quelque temps avec vous, mon devoir me prescrit de vous le dévoiler.
« La forteresse de Sweaborg, en Finlande, vis-à-vis d'Helsingfort, située au milieu de la mer, est le dépôt où l'on conserve les armements maritimes destinés à la défense de la province. Elle est gardée par une garnison de quinze cents hommes, tous étrangers. Les officiers, les soldats, que la parcimonie des ordres inférieurs menace d'une réforme , sont mécontents et disposés à tout entreprendre.
ii II s'agit de les faire soulever et, à la faveur des bâtiments dont ils disposent, de les faire arriver dans les terres et à la vue de Stockholm avant qu'on puisse y avoir avis de