CHAPITRE X
il résiste; il se refuse à faciliter ce plan qui, pour lui, est « imprévu » ; le roi de Suède est obligé de l'assurer que Louis XV ne le « désapprouvera pas de venir à son secours » . II se laisse « presser, entraîner » ; il ne se « rend » , enfin, qu' « avec beaucoup de répugnance n . Bien plus, il pousse la pusillanimité et le cas de conscience jusqu'à « poser comme condition qu'il ne participera en rien à la conduite de cette opération, que personne même ne saura qu'il en a eu connaissance » , et il sollicite et accepte « une décharge » — l'expression est de lui. Tous ces faits ont trop de gravité pour ne pas citer textuellement ses propres paroles.
« Pour ce qui est de l'assistance que le roi attendait de moi, j'ai eu peine à m'y prêter. Je ne lui ai pas dissimulé l'excès de mon embarras, ne pouvant avoir des ordres sur un plan aussi imprévu, qui pouvait entraîner les plus graves conséquences. Pressé, enfin, ou plutôt entraîné par les instances réitérées de ce prince, qui m'assurait que le roi, qui lui a donné jusqu'à présent des marques si essentielles de son amitié véritablement paternelle, ne désapprouverait pas que je vinsse à son secours dans un moment qui peut être décisif pour jamais, je me suis rendu, non sans beaucoup de répugnance, mais sous la condition expresse que je ne participerais en rien à la conduite de cette opération, que personne même ne saurait qu'il m'en a donné connaissance.
« Le roi de Suède doit m'écrire un billet qui fera ma décharge. Je remettrai directement l'argent qu'il me demande sans l'intervention d'aucun tiers; et, ni de part ni d'autre, il ne sera fait mention de l'objet auquel il peut être destiné. »
Et, après avoir accompli d'une façon assurément dénuée de spontanéité et de bonne grâce ce bel acte de libéralité et d'héroïsme, le comte de Vergennes est pris de scrupule et de terreur; il se répand en lamentations puériles et indignes de lui sur les difficultés troublantes de sa situation.
« C'est une position bien fâcheuse, Monsieur le duc, que celle où je me trouve, continuellement circonvenu par un
tourbillon d'idées et de vues où je ne puis prendre conseil et résolution que de moi-même. Je ne méconnais pas le danger de ma facilité, dont le produit pourra bien être de regretter l'argent que je me laisse arracher; mais, si ma répugnance avait été invincible, le roi de Suède n'aurait-il pas eu raison de se plaindre que, ma mission ayant eu pour objet de seconder ses vues, je m'appliquais à les croiser dans le moment le plus intéressant, et de m'imputer la ruine de toutes ses espérances présentes et à venir?
« Fatigué comme il l'est des contradictions qu'il éprouve et du rôle trop subalterne qu'on lui fait jouer, n'aurait-il pas pu se laisser aller au torrent et se livrer à ceux que je l'aurais empêché de combattre? Quoique ce prince ait des lueurs de fermeté, elle ne fait rien moins que son caractère dominant. La lassitude et le dégoût y succèdent bientôt. Sa propension naturelle est pour la tranquillité, l'aisance et le repos.
« Ces considérations, Monsieur le duc, qui m'ont frappé dans le peu de temps que j'ai eu pour réfléchir et qui m'ont déterminé, me font trembler maintenant que, plus à moimême, je pèse de sang-froid toute l'étendue de l'engagement dans lequel je m'embarque. Il demande une résolution et une constance que je souhaite qui ne soient pas au-dessus de mes forces (1). »
Sans être soupçonné de partialité en faveur de la violence et des coups d'État, il est permis de regretter l'attitude perplexe et timorée de l'ambassadeur. Nous eussions été heureux, — avouons-le, — de rencontrer chez le représentant de notre pays une allure plus décidée, plus généreuse, plus française. Le jeune roi de Suède ne lui demandait aucune démarche réellement grave, pas même une assistance personnelle, et, à ce titre, compromettante, mais seulement un prêt de quelques milliers d'écusà avancer sur les sommes bien autrement considérables qu'il était autorisé à lui verser.
En présence d'un souverain qui s'apprête à jouer, les
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 261.
Cil A PITRE X.
armes à la main, sa couronne et peut-être sa vie, on est libre, sans doute, de lui refuser un service, si le devoir impérieux le commande. Que si, au contraire, on croit possible de le lui rendre, on le fait noblement, sans regret, sans marchandage, et surtout sans s'abaisser à exiger du prince autre chose que sa parole royale. On ne le met pas, pour se ménager à l'occasion, en cas d'insuccès et de péril, une justification ou une excuse problématique, dans la dure nécessité de donner la preuve écrite et signée de sa main de son prochain parjure et de l'attentat qu'il médite, en réclamant une quittance comme celle-ci :
« Monsieur le comte de Vergennes,
« L'entière confiance que j'ai dans l'amitié qu'a le roi, votre maître, pour moi, dont j'ai déjà reçu tant de preuves, me fait avoir recours à vous, sans hésiter, dans ce moment, pour vous prier de me procurer une somme de trente mille écus suédois pour un objet de la dernière importance. Vous connaissez trop ma manière de penser pour croire que cet argent soit destiné à ces usages honteux et pernicieux sur lesquels vous m'avez plus d'une fois entendu gémir. C'est bien plutôt pour en éteindre à jamais la source en coupant tout d'un coup le mal dans sa racine et en en étouffant pour toujours le germe.
« Vous êtes trop éclairé et vos lumières sont trop justes pour vous méprendre sur ce que je veux dire, et j'espère, si mes vœux ont un heureux succès, d'être bientôt à même de pouvoir, à mon tour, vous donner des preuves des sentiments que je porte au roi votre maître, dans lesquels j'ai été élevé et qui sont si fort gravés dans mon ca^ur, ainsi que de vous prouver les sentiments parfaits d'estime que vous m'avez inspirés et avec lesquels je suis,
« Monsieur le comte de Vergennes, « votre affectionné,
« Gustave (1). »
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 261.
Un rapprochement s'impose. Cette lettre est remise à M. de Vergennes dans la nuit du 21 au 22 mai. Aussitôtaprès l'avoir envoyée, le roi part passer quelques jours dans une de ses résidences des environs de Stockholm, et il ne rentre dans sa capitale que le 28 mai, pour procéder, le lendemain et les jours suivants, à la cérémonie du couronnement et à celle du serment. On voit dans quelles dispositions d'esprit il allait procéder à ces deux actes.
A quelques kilomètres d'Upsal, la vieille ville universitaire célèbre par le beau château de Gustave Vasa et par sa cathédrale gothique, siège de l'archevêché luthérien, se trouvent plusieurs monuments de l'âge de fer, que les croyances populaires entourent d'une pieuse vénération. Lorsque, à pied, comme nous l'avons fait, on se rend de la ville d'Upsal au bourg appelé Gamla Upsala (vieil Upsal), on aperçoit, au bout de la plaine sablonneuse et dénudée, trois monticules d'une vingtaine de mètres de hauteur recouverts de gazon : ce sont les Pierres de Mora (Morasteene), ou les Collines du Roi (Kungshôgarne), vouées aux divinités Scandinaves, Thor, Odin et Freye, et qui ont servi à ensevelir des ossements calcinés, contenus dans des urnes entourées de galets et de sable, qu'on suppose avoir appartenu à d'anciens rois.
En cet endroit, hanté par les mânes des ancêtres, avait lieu, du onzième au quinzième siècle, l'élection des rois de Suède. On voit encore, près de là, le Tingshôg, tertre de dix mètres du haut duquel les souverains haranguaient le peuple. Gustave Vasa fut le dernier qui, suivant l'usage, y monta.
Gustave III, toujours porté à rechercher ce qui pouvait frapper l'imagination de ses sujets, avait manifesté le désir que la cérémonie du couronnement îùt[ célébrée à Gamla Upsala ; mais, devant les impossibilités matérielles de toutes sortes, on dut y renoncer, et la solennité se fit, comme elle l'avait été pour les derniers rois, dans la capitale.
Le 29 au matin, les troupes de la garnison de Stockholm étaient échelonnées et formaient la haie sur le parcours par-