CHAPITRE PREMIER
toutes les fatigues de la guerre. L'expression de ses traits était un mélange de douceur et de sévérité. Ses grands yeux bleus pleins de feu annonçaient son extraction prussienne et offraient une image des qualités de son esprit. Par une bizarrerie de conformation qui fournit matière a bien des plaisanteries, les deux côtés de son visage différaient l'un de l'autre à un point surprenant; on en prit occasion pour dire que sa politique avait double face comme son visage. »
Le même biograpbe ajoute :
« Ce prince extraordinaire on tout n'eut peut-être rien de plus remarquable que cet alliage étonnant de qualités opposées qui frappe à ebaque instant dans le cours de sa vie. Jeune homme, il fit éclater tous les talents qui n'appartiennent guère qu'à un âge avancé, une politique aussi adroite que mystérieuse, l'art de dissimuler et de ne jamais laisser pénétrer ses desseins. Parvenu à l'âge mûr, il se signala par cette valeur ardente qui distingue la jeunesse et par une bravoure héroïque qu'il poussa quelquefois jusqu'à la témérité... Il était rempli de connaissances et de goût, parlait la plupart des langues vivantes avec une facilité incroyable... Son génie était impétueux, inquiet, dévoré de la passion de la gloire. Il avait besoin de dominer, de briller, de renverser tout ce qui s'opposait à son essor. Gustave III, pour le bonheur de son peuple, unissait le cœur d'un philosophe au génie d'un conquérant (1). m
Enfin, rappelons l'opinion du marquis de Bouille, bien qu'il n'ait vu le roi de Suède que dans les derniers temps de sa vie, alors que déjà les années avaientlaissé leurs traces, alourdi l'allure et forcé les couleurs; son témoignage, malgré cela, n'en est pas moins intéressant.
« Gustave III, constate-t-il, était de taille médiocre, singulièrement mal proportionnée; assez gros, les épaules et les hanches mal faites; le visage long, le teint fort échauffé ; les yeux assez grands et très vifs; le front aplati du côté gauche
(1) Possklt, Histoire de Gustave III, parue en allemand en 1793, traduction française par J.-L. M... Genève, 1807.
d'une manière bizarre ; le nez assez long et aquilin; les dents affreuses; une physionomie extrêmement vive et ouverte, cl. dans l'ensemble de ses traits, de la ressemblance avec son oncle le grand Frédéric. Ses manières, sa politesse, malgré la disgrâce de sa figure, le rendaient l'homme le plus aimable et le plus attrayant de son pays, quoique les Suédois soient naturellement spirituels.
o II avait une imagination vive; un esprit éclairé et orné par le goût des lettres; une éloquence virile et persuasive; une élocution facile, même dans la langue française; des connaissances utiles et agréables; une mémoire prodigieuse, si commune chez les princes, et qu'on peut regarder comme un sixième sens que la nature leur a donné; des manières polies et affables accompagnées d'une certaine singularité qui ne déplaisait pas.
« Son âme, forte et ardente, était embrasée par un amour démesuré de la gloire ; mais l'esprit chevaleresque et la loyauté dominaient. La sensibilité de son cœur l'a rendu clément, lorsqu'il eût peut-être dû être sévère. Il était même ouvert à l'.amitié, et ce prince a eu et conservé des amis que j'ai connus et qui étaient dignes de l'être. Il avait un caractère ferme et décidé, et surtout cette résolution si nécessaire aux hommes d'État, et sans laquelle l'esprit, la prudence, les talents, l'expérience sont non seulement inutiles, mais souvent nuisibles. Ce fut à cette qualité, qui contribue plus que toute autre à faire des héros, que Gustave dut son salut dans les grandes crises politiques où il se trouva.
« Ce prince avait sans doute des défauts, des ridicules même, qu'on pardonne moins à un souverain que les vices qui se réunissentsouventaux.vertus pour former les héros, comme le poison, a dit un de nos plus célèbres moralistes, entre dans la composition des remèdes (1). »
De ces esquisses, jetées sur le papier à différentes époques, il semble résulter que le même jugement ne saurait être porté
(1) Mémoires sur la Révolution française.