CHAPITRE X
11 Vous, de l'ordre des paysans, que la crainte de Dieu, l'activité, la tempérance, l'assiduité, l'ancienne bonne foi et la fidélité suédoise vous garantissent l'honneur qui vous est réservé d'être le secours des autres ordres, vous avez ainsi, dans tous les temps, contribué au bonheur de la Suède.
» Voilà ce que je vous demande, messieurs. Pensez à remplir de votre mieux vos devoirs envers moi et envers la patrie, devoirs que, en vertu des lois, je vais exiger de vous par un serment solennel, vous assurant, en retour, tous et chacun, de ma bienveillance royale (1). «
Dès que le roi eut fini de parler, le sénateur baron de Dùben lut la formule du serment, et chacun des quatre ordres, debout et la main levée, jura successivement fidélité. Puis les membres des États, s' étant approchés du tronc, baisèrent la main du roi. Un dîner donné au château aux députations des ordres suivit la cérémonie.
La soirée se termina par un bal paré offert par Leurs Majestés. Gustave III l'ouvrit en dansant avec la reine; puis il invita toutes les femmes des sénateurs. La reine fitle même honneur à l'ambassadeur de France et aux sénateurs.
« Le peuple, enfin, ne fut pas oublie. Une brillante fête fut organisée en sa faveur dans l'amphithéâtre. Le roi et la reine y parurent dans une galerie, et leur présence fut saluée par une explosion de joyeux vivats : pourtant, fait observer M. de Vergennes, » cette population n'est pas naturellement portée à la gaieté » .
Le discours prononcé par Gustave III, à la séance de la prestation de serment des ordres, n'offre, à première vue, rien de saillant ni de remarquable; il ne semble pas s'élever au-dessus des formules vagues et générales usitées dans les harangues officielles de tous les pays et de tous les temps. Aussi ne provoqua-t-il ni émotion, ni commentaire, ni critique. Que ceux qui ne se trouvaient pas dans la confidence
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 261.
des secrets projets du roi n'en aient conçu aucune méfiance, on le comprend sans peine; mais il est assez difficile de s'expliquer comment l'ambassadeur de France, instruit quelques jours seulement auparavant des graves méditations dont était hanté l'esprit de Gustave III, n'ait point discerné l'affectation avec laquelle ce dernier rappelait aux ordres leurs devoirs d'obéissance et, pour la première fois, gardait le plus profond silence sur ceux du souverain à l'égard de la constitution. On est encore bien plus surpris de lire, écrit de sa plume, qu'il est probable a que le roi de Suède ne pense plus à son projet » !
Est-ce défaut de sagacité ou excès de confiance ? ou bien M. de Vergennes, comme devait le faire au siècle suivant un illustre général en parlant d'un autre chef d'État sur le point, lui aussi, de perpétrer un coup d'État, «en était-il venu à considérer le prince comme un rêveur nébuleux, incapable d'une résolution virile et qui ne se déciderait jamais à passer le Rubicon(I),.?
Non seulement le roi de Suède pensait toujours à son projet, mais il y pensait plus que jamais; déjà même il en préparait les voies. Le comte de Vergennes dut être singulièrement désabusé quand, moins de quinze jours après, il recevait de Gustave III un pli renfermant une lettre autographe dont il devait conserver la minute pour la déposer en lieu sûr, et dont il était prié de transmettre à Versailles, dans le plus grand mystère et avec des précautions exceptionnelles, une copie transcrite avec son chiffre.
Nous avons cette lettre d'une si haute gravité ; elle était adressée à Louis XV; en voici le texte :
« Stockholm, 17 juin 1772.
« Monsieur mon frère et codsin, « Mon penchant et mes principes me conduisant également
(1) Opinion du général Changarnier sur le prince Louis-Napoléon. — Le prince Louis-Napoléon, par M. Emile Ollivier. Revue des Deux Mondes n du 1d janvier 1897. '