CHAPITRE XI. 22r
Les sénateurs, surpris autant que confus de cette réponse, essayèrent de représenter que jusqu'alors le roi n'avait jamais
refusé de concourir à l'élection d'un officier supérieur.
« C'est sans doute, répliqua Gustave III, qu'à aucune époque de la monarchie, même dans les temps les plus troublés, le Sénat n'a jamais manqué d'égards et de respect envers le trône, au point d'entamer et de résoudre, sans l'en avoir averti d'avance, des questions intéressant la personne du prince. » Sur ce, s'étant levé, il se retira.
Tous ceux qui approchèrent le roi à cette époque, les moins prévenus en faveur d'un coup de force comme les autres, sont unanimes à déclarer que la situation faite à Gustave III était devenue intolérable. Le secrétaire de l'envoyé de la Grande- Bretagne à Stockholm, malgré ses sympathies avouées pour les régimes de liberté, nous a laissé un tableau frappant du rôle ravalé du souverain de la Suède.
h Sans argent, sans pouvoir et sans influence, les vains honneurs qu'on rendait à Sa Majesté, en lui donnant un air de conséquence momentanée , ne servaient qu'à lui faire mieux sentir dans d'autres temps tout ce qu'il y avait de mortifiant dans son impuissance réelle.
« Possédant une couronne sans autorité, le titre de roi lui donnait à peine les privilèges d'un simple sujet. Le premier en apparence dans le conseil de la nation, il n'en était pas moins le dernier dont les sentiments fussent consultés. Exposé à toute la dérision d'une soumission insolente qui lui dictait des lois à genoux, il se voyait forcé d'obéir aux plus humbles requêtes. »
Un jeune prince était en quelque sorte cnlraiué fatalement, par la force même des choses, à briser d'aussi humiliantes lisières ; et il n'avait, en le tentant, rien à perdre, car « le mauvais succès ne pouvait lui ravir qu'un vain titre ; la réussite, au contraire, lui assurait la récompense la plus propre à flatter une àme ambitieuse » . L'écrivain anglais en conclut :
« Ce n'étaient donc ni les richesses, dont il pouvait espérer
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la possession, ni le désir du pouvoir ordinairement si actif dans les princes, qui l'excitaient à entreprendre une tâche si difficile. Non; il était mû par l'envie de s'affranchir d'une servitude à laquelle un simple sujet, dans un État libre, aurait eu peine à se soumettre. Son but a été d'être délivré des chaînes les plus cruelles qu'ait jamais pu forger le dernier excès de la défiance de la part des sujets, et qu'un prince n'aurait jamais souffertes si l'entière impuissance de l'autorité royale ne l'eût obligé de les supporter. Il a voulu se dégager des entraves qui lui ôtaient à la fois et le pouvoir de faire le bien et celui d'empêcher mal (1). »
Oui, tel était bien « l'état d'àme » , comme on dit aujourd'hui, de Gustave III ; mais il n'est que juste de constater que, si par la suite nous allons le voir « employer son génie » au soutien de ses intérêts personnels et de ceux de sa couronne, il ne perdra jamais de vue le bonheur de son peuple.
Pour mener à bien un pareil dessein, il fallait, de toute nécessité, parvenir à s'emparer, ne fût-ce qu'un instant, de la souveraineté, c'est-à-dire de la dictature, sauf, une fois rétablis l'ordre et le fonctionnement normal des divers pouvoirs, à restituer à la nation la part d'autorité à laquelle elle avait légitimement droit. Le succès serait complet si, après avoir aboli la constitution actuellement en vigueur, on pouvait faire revivre les lois de Gustave-Adolphe, que tous les bons esprits s'accordaient à proclamer «les meilleures et les plus sages » .
La première condition de l'entreprise consistait à garder le secret le plus absolu sur les préparatifs, les moyens et la date de l'événement. Il importait de surprendre à l'improviste les États, afin de les mettre dans l'impossibilité d'ordonner à temps les mesures propres à conjurer l'orage.
Gustave III procéda en conspirateur consommé autant qu'en stratégiste habile. Il avait besoin de compter sur l'armée; il groupa, tout d'abord, autour de lui un certain nombre d'officiers, qu'il plaça sous la direction du baron Sprengt-
(1) Sheridan, Histoire de la dernière révolution de Suède.