CHAPITRE XI
Le roi de Suède savail aussi qu'il s'exposait à une guerre avec la Russie ; il la présageait même, soit qu'il réussit dans son entreprise, soit qu'il échouât. Mais il était convaincu qu'il pourrait soutenir les hostilités avec plus d'avantages s'il était investi de la plénitude du pouvoir.
Le mois de juillet fut consacre à ces préparatifs et agité par ces inquiétudes. Vers la tin, le roi s'absenta de Stockholm, ce qui permit à l'ambassadeur de France de prendre un peu de repos et de s'occuper du rétablissement de sa santé sérieusement compromise.
Dès les premiers jours d'août, Gustave III rentra dans sa capitale. Le moment décisif approchait. Comme ù toutes les époques de perturbations sociales, des bruits vagues, mystérieux, venant on ne sait d'où, commençaient à circuler. Le procédé offensant du Sénat envers le roi, à l'occasion de la nomination du colonel des trabans, avait exaspéré les sphères militaires. Les officiers du régiment des gardes s'étaient constitués en société; leur réunion s'appelait " le club » ; on y tenait les propos les plus significatifs et les plus violents contre le Sénat et la Diète. Les moins réservés affichaient hautement leur respect et leur dévouement aveugle pour le roi et ne craignaient pas d'exposer et de discuter des projets de révolte à accomplir par la soldatesque, sortes de pronunciamientos à l'espagnole, qui pourraient être exécutés en dehors et en faveur du roi.
De Scanie on signalait une certaine effervescence parmi les soldats. On répandait le bruit que le prince Charles s'occupait beaucoup des troupes, les visitait, les commandait ; sa présence au milieu d'elles, ses déplacements, ses démarches donnaient lieu ù des commentaires hostiles.
Avertis par cette agitation naissante, d'heure en heure plus menaçante, le Sénat et les Etats se concertèrent. Le roi leur devint tout à fait suspect. La crise aigué entre l'Assemblée et le souverain éclatait. Lequel des deux allait remporter?
Déjà Gustave III ne peut presque plus sortir de son palais :
il est étroitement surveillé, presque gardé à vue. « Ce prince, écrit le 16 août M. de Vergennes, doit prendre plutôt conseil de son courage que de sa prudence (1). Je ne puis plus rien lui inspirer. Il est impossible que j'aie aucune communication avec lui : il est trop en butte aux soupçons et observé de trop près. Les Bonnets ne doutent pas qu'il ne soit l'âme du mouvement, et ils en ont malheureusement les preuves les moins équivoques. J'appréhende même, s'il ne se hâte pas de frapper un coup décisif, que les Bonnets ne s'assurent de sa personne et le réduisent à l'impuissance de rien entreprendre. Dieu veuille éclairer le roi de Suède et le protéger! »
A partir de ce moment, l'ambassadeur n'eut plus de « communication » directe et seul à seul avec le roi. Ainsi s'évanouit [cette autre légende suivant laquelle à lui reviendrait l'honneur d'avoir précipité la résolution suprême du jeune prince encore hésitant. Un de ses biographes lui fait dire : « Demain, c'est demain, sire, qu'il faut commencer la révo-
emain!
aurait
lution! Demain, ou tout est perdu!
répondu Gustave (2).
Ce propos, on le voit, n'a pas dû être tenu; toutefois, après coup, il n'était pas malhabile de l'imaginer et de l'accréditer.
Quoi qu'il en soit, l'émotion, à Stockholm, était à son comble ; mais d'aucun des deux partis on ne paraissait oser tirer le premier. On en était là, quand on apprit que, le 16 août au soir, le général baron Rudbeck, grand gouverneur de la capitale, un des membres du Comité secret de la Diète, chargé par elle d'une mission en Scanie, venait de rentrer, à brides abattues, porteur des plus étranges nouvelles.
(1) En France, on dira de même en 1851, s'adressant au chef de l'État : « Ce que la nation attend de vous, c'est de l'audace et non de la prudence. » ^Tocqceville, Souvenirs, p. 315.) Et encore : » Est-ce quand le navire sera coulé à fond que vous arracherez le gouvernement aux mains incapables qui ne savent pas le tenir? » (Emile Oluvieii, Le prince Louis-Napoléun. Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1897.)
(2) De Mayei\, Histoire de la vie publique et privée du comte de Vergennes-