‹ Le comte de VergennesChapitre 13 sur 237 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

sur Gustave au début, au milieu ou à la fin de son existence. Sa nature, impressionnable et mobile, s'est peu à peu modifiée, tout en restant singulièrement originale et personnelle. On risque donc de se tromper quand on veut l'embrasser d'un seul et unique coup d'œil d'ensemble. Pour en bien saisir et rendre les aspects divers et successifs, une série d'épreuves instantanées serait nécessaire; c'est qu'en effet, ainsi que le dit avec raison un écrivain moderne très à portée d'être exactement renseigné, « Gustave, au commencement de son règne, n'est pas le même homme, le même roi qu'à la fin » (I).

Pour nous, nous n'avons pas à nous demander ce qu'il sera plus tard, alors que l'action du temps, les vicissitudes du monde, les injustices des hommes auront pu transformer ou déformer ses instincts naturels, chassé les illusions, et plus ou moins peut-être desséché son cœur. Nous devons le prendre jeune homme, au moment où, quittant ses forêts, ses lacs et ses fjords, il vient rendre visite au successeur de Louis XIV. A cette heure, il nous apparaît assez peu favorisé de la nature, quant au physique, mais hors de pair au moral, possédant des vertus solides et des qualités aimables. Rien en lui n'est banal : il est quelqu'un, il est lui-même. Il sent ce qu'il vaut, sait ce qu'il veut et où il va. Non seulement il ne tournera pas au gré des vents, mais il poursuivra avec une rare persévérance les projets qu'il aura conçus et approfondis avec maturité. Il ne montrera ni agitation, ni précipitation, ni légèreté. Il saura se contenir, dissimuler et attendre. Nous le verrons fidèle en amitié, brave, modéré, généreux.

Sa disposition merveilleuse à observer et à comprendre lui rendra tout facile ; il ne se trouvera ni embarrassé, ni étonné dans cette cour de France, la plus luxueuse, la plus exigeante, la plus raffinée, la plus redoutée qui fût jamais; et, non seulement il en subira sans effort le prestige intellectuel, non seulement il sera conquis par la politesse de ses usages, la splendeur de ses réceptions, le charme pénétrant de ses classes

1) R. de Klinckowstbom, Le eomte de Fersen.

d'élite, mais il y régnera à son tour et y fera des conquêtes. C'est qu'en effet, s'il est exact, ainsi que le prétend l'auteur de Y Histoire de Charles XII, « qu'il y ait un vulgaire parmi les princes comme parmi les autres hommes», le futur roi de Suède n'en fait pas partie.

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