‹ Le comte de VergennesChapitre 120 sur 237 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

l'ordre, disait-on, avait été expédié, aux gardes des barrières, de l'empêcher de passer et peut-être même de s'assurer de sa personne s'il essayait de s'éloigner.

Ainsi surveillé, offensé, menacé, Gustave III sut élever son âme à la hauteur des circonstances. «Tout manqua à Sa Majesté Suédoise, rapporte M. de Vergennes : elle ne s'est pas manquée à elle-même. Sa prudence, sa fermeté, son audace, disons mieux, sa vertu a suppléé atout. » Réduit à ne prendre conseil que de lui-même, le prince a interrogé sa conscience pour savoir quel parti lui commandaient sa dignité, son honneur, l'avenir et la gloire de sa couronne, et, sa résolution une fois prise, il l'a exécutée avec autant de promptitude que de courage.

Comme il importait de donner le change jusqu'à la dernière minute, Gustave III ne modifia quoi que se soit à ses hahitudes et à ses manières. Le 17 au soir, il retint à souper plusieurs officiers et sénateurs appartenant au parti des Bonnets. Pendant tout le repas la conversation porta sur l'événement du jour. Le comte d'Hcsscnstein se prit à détailler les diverses circonstances de l'arrivée du général Rudbeck à Christianstad. Le roi, de temps à autre, interrompait son récit par des marques de surprise. Le baron Ribhing, plein de défiance, ne quittait pas des yeux le prince. A la fin, n'y tenant plus : « Sans doute, dit-il, il y a de quoi s'étonner, mais ce qui me paraît plus surprenant que tout le reste, c'est que l'officier de garde à la porte de Christianstad a avoué au général Rudbeck que tout ce qui se passait se faisait par l'ordre de Votre Majesté. »

Gustave III, sans que son visage trahit la moindre impression, se borna à répondre : « Pardon, vous vous trompez. J'étais présent au Sénat lorsque Rudbeck a raconté le fait, C'est la sentinelle, et non point l'officier, qui a tenu ce propos. Or, il est à croire que l'officier eût été mieux informé (1). » Le lendemain malin, le roi fit revenir au palais le général

(1) Posselt, Histoire de Gustave III.

Rudbeck, s'entretint longuement avec lui des mesures à prendre, « sans cesser un instant de travailler à un dessin de broderie qu'il avait promis à une dame » . Devant cet abandon et cette insouciance, les dernières préventions du vénérai s'évanouirent. Rentré au Sénat, il rapporta l'attitude si naturelle du roi, en ajoutant : « Le bonhomme est incapable de mettre en danger qui que ce soit (1). »

Le 18 au soir, le roi assistait à la représentation de l'Opéra, comme plus tard un autre prince devait, à son tour, passer la soirée du 1 er décembre à l'Opéra-Gomique de Paris. On donnait Thétis et Pelée, le premier ouvrage écrit en suédois. Gustave III suivit la pièce avec une visible attention et ne s'entretint que des chanteurs et de la musique.

Après quoi il fit servir, au château, un souper où prirent place quatre-vingts convives (2) . Le roi plaisanta avec la même gaieté qu'à l'ordinaire ; il se mit ensuite au jeu et gagna même une assez forte somme à la baronne Péchlin, femme du plus redoutable membre du parti des Bonnets. Il est probable que le comte de Vergennes n'assistait pas à ces deux réunions, car il n'en fait aucune mention dans ses dépêches.

La scène change brusquement, dès que toute la cour se fut retirée. Le prince prend congé de la reine et entre dans son cabinet. Là, seul, il peut s'abandonner à ses pensées; mais l'heure n'est déjà plus aux méditations : il faut se préparer à agir.

Gustave saisit la plume; il écrit, pour la dernière fois peiuétre, à sa mère, à ses frères, à tous ses fidèles les plus affectionnés. Au prince Charles il révèle les motifs qui vont le déterminer à brusquer le dénouement : les choses en sont arrivées au point qu'il n'a plus qu'à compter sur lui-même et sur l'amour de son peuple. Il espère que la Providence couronnera de succès une entreprise aussi louable que celle qu'il va tenter. Si son sort est de succomber, il conjure son frère

(1) Posselt, Histoire de Gustave III.

(2) d'Aguila, Histoire des événements mémorables du règne de Gustave III roi de Suède. — Posselt, Histoire de Gustave III.

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