CHAPITRE XI
de ne pas venger sa mort sur ses sujets, certain qu'il est de ne pouvoir jamais périr parla main d'un Suédois.
Parmi les lettres écrites au cours de cette veillée des armes, il y en avait une aussi pour la France. x\u moment de « passer le Rubicon » , Gustave III ne pouvait oublier son paternel allié de Versailles, celui qui, aux jours de deuil et de douleureux accablement, l'avait soutenu, encouragé, et n'avait pas hésité à lui offrir une flotte pour le ramener, s'il était besoin, dans ses États insurgés. Il tient à lui exprimer des sentiments nobles entre tous : d'abord sa reconnaissance, puis son désir de se montrer, a l'heure du danger, digne de son estime et de son amitié; il forme, enfin, le vœu de le voir étendre, s'il est vaincu, sa bienveillante protection sur ses parents, sur ses serviteurs, sur ceux de ses partisans qui se sont pour lui sacrifiés.
Cet écrit est adressé à l'ambassadeur de Louis XV. Il forme une sorte de testament qui nous révèle, mieux que ne pourrait le faire tout autre témoignage, les intimes pensées agitant, à ce moment suprême, l'âme du jeune monarque.
« Monsieur le comte de Vergennes, « A la veille d'exécuter une entreprise aussi hardie que périlleuse, je ne veux point vous laisser ignorer le message que je viens de recevoir de' M. le comte Bielkc. Cette lettre que je vous envoie et que j'ai reçue de lui dans l'état où vous la trouverez, lui fait trop d'honneur pour que je veuille courir le risque de la perdre dans une journée aussi périlleuse que le sera celle du lendemain (1). Les sentiments de reconnaissance que je dois à M. le comte Bielke ne peuvent être mieux justifiés que par son procédé. Je n'ai ni le temps ni le moyen
(1) Quel était le contenu « de ce message faisant le plus grand honneur au comte Bielke»? Il ne nous a pas été possible de le découvnr bien que M de Vergennes, dans sa dépèche du 21 août, qui accompagne la lettre du roi de Suède, annonce qu'il l'adresse à Versailles. Le sénateur comte Bielke devait appartenir au parti des Bonnets, inféodé à la Russie car nous verrons que la comtesse Bielke correspondait dans la plus grande int.mUe avec l'impératrice Catherine. Malgré cela, en présence de ce qui se trama.t
de lui répondre moi-même ; mais je vous prie de vous charger de ce soin.
« Au reste je vous prie, Monsieur le comte, de témoigner au roi, votre maître, ma sensible reconnaissance pour l'amitié constante qu'il me témoigne et de lui marquer que j'espère me montrer demain digne d'un ami aussi fidèle. Ma bonne cause et la protection divine me soutiendront et me feront vaincre; mais, si je succombe, j'espère que son amitié s'étendra sur les chers êtres que je laisse après moi et qu'un frère, dont le courage et la fidélité se sont montrés d'une manière si éclatante, et que de braves sujets, qui auront tout sacrifié pour moi et pour leur patrie, ne seront point abandonnés par le plus fidèle et le plus ancien allié de ma couronne.
« Je vous prie d'être persuadé de mes sentiments particu-
liers pour vous, étant, avec la plus parfaite estime, Monsieur
« Votre affectionné)
« Gustave, a
il!
S'étant ainsi mis en règle à l'égard de tous, il sort de ses appartements, monte à cheval et emploie le reste de la nuit à faire, comme les soirs précédents, la visite des postes placés à divers endroits de la ville. Durant cette ronde, se trouvant près de l'arsenal, il veut y entrer, la sentinelle lui en barre le passage. « Sais-tu à qui tu parles? lui dit le roi. — Je le sais, répond le soldat; mais je sais aussi quel est mon devoir. » Chez les humbles la fidélité à la consigne est de tous les temps. Toutefois, cette réplique était de nature à faire réfléchir le prince : il devait donc s'attendre à trouver des soldats assez peu disposés à capituler avec leur conscience.
Rentré au château, il se jeta tout botté sur une chaise longue et s'endormit.
contre le roi dans le sein «lu Sénat, le comte Bielke Crut-il devoir, en loyal sujet, en avertir «ecrètement son souverain? Ce n'est qu'une hypothèse de notre part, mais elle semble confirmée par la dépêche de M. de Vergennes du 20 août 1772, dont notts parlons ci-après page 282.