‹ Le comte de VergennesChapitre 124 sur 237 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

plus, entourent leur maître, le félicitent, jurent de le seconder et d'exécuter ses ordres. Trois d'entre eux, cependant, s'y refusent : deux du régiment des gardes, parmi lesquels le capitaine baron Frédéric de Cedcrstrom. Cet officier, avec le plus grand calme, fait observer qu'ayant, peu de temps auparavant, prêté serment de fidélité aux États, il lui est impossible de se parjurer. « Songez à ce que vous allez faire, lui dit le roi d'un air sévère. — J'y songe, répond le capitaine, et ce que je pense aujourd'hui, je le penserai encore demain. Si j'étais capable de violer le serment par lequel je suis engagé envers les Etats, je serais également capable de manquer à celui qu'exige de moi Votre Majesté. »

Le prince lui ordonne de remettre son épée; mais, presque aussitôt, soit bonté, soit calcul : « Je liens à vous prouver mon estime et ma confiance, lui dit-il, en vous rendant votre épée. Je n'exige de vous aucun serment. Suivez-moi seulement pendant la journée ; c'est tout ce que je veux de vous. — Sire, réplique Cederstrôm, ce que me demande Votre Majesté est impossible. Je la supplie de me dispenser du service aujourd'hui. » Son camarade du régiment des gardes et lui furent alors consignés aux arrêts. Quant au troisième officier, il s'était évanoui et fut laissé en liberté.

Fendant ce temps était accouru le sénateur baron Kalling, depuis deux jours nommé gouverneur de Stockholm; il s'efforce d'entrer dans le corps de garde, déclarant bien haut que sa fonction lui donne le droit d'assister à la distribution des ordres; c'est en vain; le roi lui fait répondre de se rendre au Sénat, où lui-même va bientôt aller lui transmettre ses volontés.

Gustave III sort du corps de garde à la tête de sa nombreuse escorte; mais cet incident, si court qu'il eût été, avait causé quelque émotion parmi ceux qui la composaient. Certains commençaient à émettre des avis divers sur ce qu'il y avait lieu de tenter. On fit remarquer au roi qu'il serait peutêtre expédient que, tout d'abord, des personnages considérables du royaume déclarassent « épouser sa cause » , de

façon, par leur exemple, à provoquer et imposer le mouvement.

Le roi, si nous en croyons Shéridan, s'arrêta un instant et parut hésiter. « Le sort de la Révolution, ajoute cet écrivain, tenait à cet instant. » Mais un sergent des gardes, ayant entendu les réflexions, s'écria : « Il réussira ! Vive Gustave! » Gustave de dire à son tour : «Allons, je suivrai ma fortune ! » Et, après avoir fait donner l'ordre par un écuyer de seller indistinctement tous les chevaux de ses écuries, il va droit aux deux détachements toujours alignés dans la cour du château. Il leur répète ce qu'il vient d'expliquer aux officiers. Il affirme qu'il se donne à eux « à la vie, à la mort « ; et il les somme de lui dire si, de leur côté, ils entendent se confier à lui sans réserves.

De formidables cris : « Oui! oui ! Vive le roi ! n répondent à cette vibrante allocution. Un seul « non ! » se fait entendre, couvert aussitôt par une nouvelle explosion d'acclamations. Et, sans désemparer, Gustave III reçoit le serment de fidélité des soldats.

Alors que se précipitaient ces événements, les sénateurs délibéraient dans la salle habituelle de leurs séances (1); mais, attirés par les bruits du dehors, on les vit bientôt apparaître aux fenêtres du palais, en proie à la plus vive surprise, en présence du spectacle imprévu et inexpliqué qu'ils avaient sous les yeux. Dès que la vérité leur est connue, ils s'empressent de reprendre séance et allaient mettre aux voix l'urgence de s'assurer de la personne du roi, lorsqu'on leur annonce l'arrivée de Gustave III.

Alors un des plus hardis parmi les sénateurs se poste derrière la porte, afin de la refermer aussitôt après l'entrée du

(1) Dix sénateurs étaient présents, savoir : le baron de Duben, président de la chancellerie, le comte Kalling, le baron Funck, le comte de Walwyk, le baron Ribbing, le baron Wrangel, l'amiral de Falkengreen, le baron Sparre, M. Arnel et le baron Falkenberg, vice-président de la chancellerie; les six autres : le comte de Liewen, le comte Horn, le baron Rudenschbld, le comte de Schwerin, le comte Sinclair et baron Ehrencrona se trouvaient absents par congé.

JM

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