‹ Le comte de VergennesChapitre 125 sur 237 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

souverain; il ose même, dès que celui-ci eut franchi le seuil, le saisir par le bras. Mais le prince n était pas seul, et, bien qu'il fût interdit aux soldats d'escorte de dépasser la porte, les officiers s'efforcent de la maintenir ouverte, ce qui permet au roi de se retirer en jetant un regard sévère et indigné sur l'auteur de 1 attentat commis sur sa personne.

Aussitôt des aides de camp viennent signifier aux sénateurs de pas essayer de sortir de leur salle, le roi, à partir de ce moment, cessant de les considérer comme les délégués de la nation ; et des trabans sont placés en sentinelle à toutes les issues. Néanmoins il était donné l'assurance aux prisonniers qu'il serait pourvu à leurs besoins, et que la surveillance la plus attentive aviserait à ce qu'il ne leur arrivât aucun mal : procédé analogue au fond, mais assurément, en la forme, moins brusque et plus courtois que de disperser les gens par les fenêtres à l'aide de grenadiers ou de les interner dans les casemates du mont Valérien.

Après quoi, les portes extérieures du château sont immédiatement fermées, les chaînes tendues ; des postes prennent position en différents endroits pour assurer la sécurité de la résidence royale. Puis Gustave III remonte à cheval, tire son épee, et, entouré de tous les officiers qui ont été prendre les chevaux des écuries, il se place à la tête des détachements des gardes et se met en marche vers le parc d'artillerie.

A ce moment, les officiers et les soldats avant vu le roi nouer son mouchoir autour de son bras gauche, pour être plus facilement reconnu, imitent son exemple, et le brassard blanc devient le signe de ralliement. En route, le prince, se trouvant à côté du baron de Liewen, qui marche à la tête des grenadiers du régiment des gardes, lui adresse, avec une présence d'esprit digne d'être rapportée, cette généreuse recommandation : » Si nous sommes obligés de repousser la force par la force, souvenez-vous que ceux contre qui vous agissez sont vos frères. »

En apprenant ces événements, les habitants de Stockholm sortent de leurs demeures, et, la foule se pressant de plus en

plus sur les pas du roi, celui-ci, de dislance en distance, se voit obligé de s'arrêter. Il en profite pour haranguer le peuple qui l'entoure; il s'écrie qu'il abhorre le despotisme , qu'il n'a d'autre but que de mettre le pays à l'abri de l'oppression de ses tyrans, que sa seule ambition est d'arracher sa patrie à la ruine certaine dont elle est menacée. « Si vous avez, poursuit-il, quelque doute sur la droiture de mes intentions, qu'un cri général me l'apprenne, et j'irai à l'instant déposer le sceptre et la couronne, qui ne seraient plus pour moi que les emblèmes d'une vaine dignité! »

L'accent inspiré avec lequel Gustave prononce ces paroles, l'enthousiasme des officiers, l'air résolu des soldats communiquent à tous une émotion indescriptible. Plusieurs écrits contemporains prétendent qu'on vit les habitants, « les larmes aux yeux, se jeter aux pieds de leur maître, le conjurer de ne pas abandonner ses malheureux sujets et lui prodiguer les plus touchantes marques d'affection (1) ».

Brusquement, au détour d'une rue, ces scènes sympathiques et favorables faillirent être interrompues par un conflit armé.

Dès le début de la révolution, informé de ce qui se passait, le général baron Rudbeck s'était en toute hâte rendu au Comité secret. Une protestation, au nom des États, avait été rédigée, et, si elle ne put être consignée sur le registre des délibérations, c'est que le secrétaire du Comité, enfermant ce registre dans un meuble, refusa obstinément d'en livrer la clef. Après le général Rudbeck, apparaît le baron Pechlin, suivi de plusieurs membres du parti des Bonnets au paroxysme de la fureur. Cet officier supérieur propose d'aller sur l'heure s'emparer du parc d'artillerie, de s'y retrancher et d'en faire une citadelle capable de tenir en respect, en cas de trouble, la ville tout entière.

Son idée ayant été vivement approuvée, le général Rudbeck et lui se précipitent, avec environ quarante partisans,

(1) Posselt, Histoire île Gustave III.

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dans la direction du parc, l'épée nue à la main, et criant de toutes leurs forces: « Aux armes! Suédois, aux armes! ou c'en est fait de la liberté!... » C'est en cet état qu'ils se trouvent tout à coup face à face avec le roi et sa nombreuse escorte, lesquels s'apprêtent — s'il en est besoin — à leur disputer le passage. Par bonheur, cette extrémité leur est épargnée, Rudbeck, Pechlin et leur petite troupe s'étant dispersés.

Gustave III parvint sans encombre au parc d'artillerie. Une fois là, il donne lecture aux troupes de l'ordre du jour ainsi conçu :

« Je proteste que mon seul dessein est de rendre la paix à ma chère patrie, en renversant et terrassant le pouvoir aristocratique, en restaurant l'ancienne liberté des Suédois dans toute sa force et en faisant revivre les anciennes lois de la Suède, telles qu'elles étaient en 1G80.

"Je déclare vouloir me démettre, comme je l'ai déjà promis, du pouvoir absolu ou, pour mieux dire, de la souveraineté. Je me fais aujourd'hui, comme ci-devant, le plus grand honneur et je regarde comme ma plus grande gloire d'être le premier citoyen d'un peuple libre.

« Telle est la vérité que Dieu inspire à mon cœur et que je défendrai au péril de ma vie. »

Le régiment d'artillerie fit au roi l'accueil le plus chaleureux et lui prêta aussitôt serment. Le résultat était considérable, car l'arsenal de Stockholm offrait une position stratégique d'une réelle importance. Le roi y établit son quartier général ; et nous avons la précieuse attestation d'un témoin oculaire sur l'état d'esprit dans lequel il se trouvait à ce moment précis. Ce n'est pas M. de Vergennes, mais l'abbé italien Michelessi , dont le nom a déjà été cité, ami personnel du roi de Suéde, bien connu de l'ambassadeur de France, qui rapporte les événements s'étant déroulés alors sous ses yeux.

(1) Nachrichtoi von der letzten Staatsverœnderunrj in Scliwedcn, in Mttvillonssamlung, Th. I. S. 304.

« Je me rendis à l'artillerie, écrit-il, au commencement de la Révolution. Le roi m'avait trop honoré de ses bontés pour que mon cœur ne fût pas vivement alarmé de sa situation. Il ordonna qu'on me fît entrer. Il était à cheval ; il daigna me parler et m'instruire avec une précision admirable de ce qui se passait, des mesures qu'il avait prises et de celles qui restaient à prendre. Je le vis aussi tranquille au milieu du plus grand danger qu'il l'est dans son cercle (I). »

(1) Lettre à l'archevêque d'Éphèse, Mgr Visconti. Pour indiquer ce qu'était l'abbé Michelessi, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire le8 deux lettres suivantes : l'une de Gustave III au duc d'Aiguillon, afin de lui recommander ce prêtre romain et lui expliquer comment, bien que luthérien, il s'était intimement lié malgré cela avec lui, et l'autre de l'ambassadeur de France au même ministre.

Lettre du roi de Suède.

« Stockholm, le 11 janvier 1773.

« Mon cousin, je vous recommande infiniment l'abbé Michelessi, dont les qualités personnelles, les travaux littéraires, le mérite et les espérances vous seront rapportées en détail par le comte de Vergennes, que j'ai chargé particulièrement de vous en rendre compte.

« La religion qui est établie dans mon pays me défend de le récompenser comme je voudrais. Ainsi je dois me flatter que le roi votre maître m'acquittera de cette dette. Certainement il acquerra en lui un sujet très capable de célébrer sa gloire. M. de Vergennes vous fera passer, de ma part, un exemplaire de son dernier ouvrage. Je suis, comme vous le savez bien, mon cousin, votre très affectionné ami.

» Gustave. »

Lettre de M. de Vergennes.

« Stockholm, 12 janvier.

« Monsieur le duc,

« Le roi de Suède, en me faisant remettre la lettre ci-jointe, m'a chargé de vous faire connaître plus particulièrement M. l'abbé Michelessi, qui en est le sujet, et le degré d'estime et de bonté dont il l'honore.

« La protection d'un prince aussi éclairé est le plus beau des éloges, et ne peut manquer de vous donner de M. Michelessi toute l'opinion qu'il mérite : celle d'un homme vertueux, doué d'une grande capacité et du plus vrai mérite.

« Cet abbé est un gentilhomme italien de l'État du Pape, très versé dans les belles-lettres et possédant à fond la savante antiquité. Son génie est vif, heureux, fécond et brillant. 11 voyageait en Allemagne pour son instruction; c'est là qu'il a eu l'honneur d'être connu du roi de Suède. Ce prince, l'ayant goûlé, a exigé qu'il fit le voyage de Suède.

« Il y est depuis dix-huit mois, Monsieur le duc, sans que Sa Majesté Suédoise ait encore voulu lui permettre d'en partir. Ce prince, qui a en luimême le sentiment des grandes choses qu'il fait et qu'il fera par la suite,

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Plusieurs de ces mesures consistaient à faire prendre sur le champ les armes au régiment d'artillerie et à celui des gardes, puis à envoyer des détachements s'assurer des barrières de la ville, afin d'empêcher d'en sortir qui que ce soit; des pièces de canon, tirées de l'arsenal, sont braquées sur les principales places ; mais, suivant la légende, ordre aurait été donné de ne les point charger.

Gustave III n'eut garde d'oublier les régiments d'UpIand et de Sudermanie, qui, appelés par le Sénat, s'acheminaient vers Stockholm. Il n'était (pie temps, si l'on voulait éviter une lutte sanglante, de leur dépécher des aides de camp leur enjoignant de regagner leurs quartiers. Grâce à la diligence de ses officiers, ces troupes furent rencontrées à quatre heures de marche de la capitale. Le bataillon du régiment d'Upland se trouvait commandé par le lieutenant-colonel ba ron de Céderstrôm, affilié aux Bonnets. Pour prévenir de sa part toute résistance, il fut mis aux arrêts, puis bientôt libéré après avoir consenti à prêter serment.

De proche en proche, le mouvement en faveur du coup

veut avoir un chantre digue de lui. M. l'abbé Miclielessi est fait pour remplir cette vue, et il s'y porte avec zèle. Sa plume élégante a étendu la célébrité du roi de Suède en Italie, et quelques petits poèmes, qu'il a composés en italien et qui ont été traduits en français, font le plus grand honneur à son nom et à son esprit. Ils sont dignes du jeune héros qu'il a célébré.

" Il vient de s'illustrer encore par une lettre sur la révolution arrivée au mois d'août de l'année dernière. Le politique peut y apercevoir des vues fines et lumineuses; le philosophe, un profond discernement de l'enchaînement des causes et des effets ; l'homme érudit y trouvera le dédommagement de son travail et de sa peine dans l'heureuse application des anciens exemples aux temps modernes.

« Je ne m'étendrai pas davantage, Monsieur le duc, sur le mérite d'un ouvrage que le roi de Suède se propose de vous envoyer. Le prince vous en recommande l'auteur; je ne fais ici que la fonction de l'écho.

» Le roi fait bien des heureux et ses bienfaits ne s'étendent pas seulement sur des Français. M. l'abbé Miclielessi mérite, par ses rares talents, par son mérite et par son honnêteté peu communes, d'être admis dans cette classe fortunée d'étrangers que Sa Majesté daigne distinguer. L'amour des fleurs de lis est gravée au fond de son cœur; ce sentiment perce dans tous ses ouvrages. « Je suis, etc. »

(Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, suppl., 1769-1774, vol. 12.)

d'État s'accentuait. Déjà la cavalerie bourgeoise, la veille opposée au parti de la cour, venait de se prononcer pour le roi. Seuls, quelques hauts personnages de la faction vaincue se répandaient en récriminations violentes, cherchant à ameuter la populace, mais en vain.

Gomme sur plusieurs points des désordres pouvaient se produire, le roi, afin de mieux garantir la sécurité des ministres étrangers, les fit prier par l'un de ses chambellans de vouloir bien se transporter au château. Tous s'y rendirent et reçurent de la part du prince l'assurance qu'il pourvoirait à tout ce qu'exigeraient leurs besoins et leur bien-être. Seul, le comte d'Ostermann, représentant de Catherine II, avait plusieurs fois refusé de quitter son hôtel et ne s'y était résigné qu'à la troisième invitation.

Les ministres de Prusse et de Danemark paraissaient atterrés et gardaient le plus strict silence. L'ambassadeur de France, au contraire, s'empressa de faire remercier le roi de ses bienveillantes attentions « en termes aussi courtois que respectueux ». Quant au ministre d'Angleterre, pour toute réponse, il sollicita un passeport afin d'expédier un courrier à sa cour ; ce que Gustave III s'excusa de ne pouvoir accorder jusqu'à ce que, la tranquillité partout rétablie, il lui fût loisible d'autoriser la sortie de la capitale.

M. de Vergennes resta paisiblement installé au château, durant tout le cours de ces mémorables événements. Il n'y a donc encore rien de vrai dans l'ingénieuse histoire qui le représente « épiant, monté sur une échelle qui dominait le parc d'artillerie, tous les mouvements, la larme à l'œil, jusqu'à ce qu'il fût tiré de son affreuse perplexité par un cri général de : Houra ! ou de : Vive le roi (1) ! »

Pendant ce temps, de divers côtés, dans la ville, des hérauts d'armes escortés de trompettes et de tambours rendaient publique la proclamation adressée au peuple par le roi. Ce document était conçu en ces termes :

(1) De Mayeu, Histoire de la vie publique et privée du comte de Vergennes.

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