‹ Le comte de VergennesChapitre 126 sur 237 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

« Ayant appris qu'on avait eu dessein d'introduire dans le royaume et de soumettre nos sujets à un pouvoir aristocratique, nous nous sommes trouvé forcé, tant pour maintenir la sûreté publique, l'indépendance de la nation, la vraie liberté que pour garantir notre propre personne contre le danger dont elle était menacée, de prendre des mesures indispensables et de faire des démarches nécessaires qui, grâce à la Providence et à l'assistance de nos fidèles sujets, ont remporté le résultat favorable que nous en espérions, de soustraire l'État aux tentatives contraires à la forme du gouvernement.

» Nous portons ces faits à la connaissance de nos fidèles sujets, leur recommandant, en attendant l'expression de nos intentions, de ne point se laisser égarer par les bruits répandus de mauvaise foi. Vous recevrez, au contraire, nos ordres avec soumission; vous exécuterez les mesures que nous avons prises pour votre sécurité et celle du royaume ; vous n'obéirez qu'à nous et à nos chers frères, les princes Charles et Frédéric. Tous ceux qui ne voudront pas se soumettre seront traités en coupables et sévèrement punis, car ils auront manqué à leurs devoirs et à leurs engagements envers leur roi légitimement couronné.

» Nous assurons tous nos sujets de notre bienveillance royale.

« Gustave (1). »

Cette proclamation, affichée dans tous les carrefours et sur toutes les places, produisit le meilleur effet. La foule se pressait pour la lire et, au milieu des commentaires les plus animées et les plus divers, témoignait la satisfaction la moins équivoque. Ces encourageantes dispositions lui ayant été rapportées , le roi résolut d'en profiter pour parcourir la ville. Il monte à cheval et se dirige vers l'ile des vaisseaux (Schijfsholm), séparée par un petit bras de mer de Stockholm.

(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 262.

Pour y accéder, il fallait traverser un pont de fer, levé au début de la crise et qui s'abaissa au moment de l'entrée du souverain. L'amirauté n'avait pas attendu cette visite pour faire acte d'adhésion au coup d'État. Aussi, des qu'il parut a I arsenal de la flotte, Gustave III fut-il acclamé par les troupes de marine, qui, à l'exemple de l'armée de terre, prêtèrent serment.

Sa Majesté revint à son palais par les quais. Sur ce long parcours, le peuple se montra très empressé et sympathique. En passant près du port où stationnent les bateaux marchands, presqu'en face de l'endroit où s'élève aujourd'hui la statue équestre de ce prince, l'air fut ébranlé par les cris répétés des matelots, suspendus aux cordages et saluant le roi avec frénésie. Il en fut de même à l'Hôtel de ville, où les magistrats municipaux s'étaient assemblés.

Cette journée, à jamais fameuse, n'était point encore finie. Le roi, qui depuis l'aurore n'avait pas cessé d'être sur la brèche, prit enfin quelque repos ; puis il donna audience aux ministres étrangers, toujours ses hôtes un peu forcés dans les appartements du château.

« Messieurs, leur dit-il en français, c'est avec des larmes aux yeux qu'il me faut avouer l'acte dont vous avez été les témoins, et que j'ai été contraint de faire, ma personne et la sûreté de mon royaume se trouvant en danger. Je vous prie d'en faire part à vos cours, en les assurant que, lorsqu'ils seront connus, les motifs de ma conduite me justifieront aux yeux de toute l'Europe, et que ce qui vient d'arriver n'apportera aucun changement à la paix, à l'amitié et à la concorde que je veux entretenir avec toutes les puissances et surtout avec mes amis et mes voisins.

« Ce que j'ai fait est pour le bien de mes peuples et pour le maintien de la vraie liberté. Je vous ai fait prier de vous rendre au château pour votre propre sécurité, bien que j'eusse donné les ordres les plus précis en vue de vous protéger en cas de quelques excès de la part de la populace. J'ai tenu à vous montrer parla combien vos personnes m'étaient chères.

Page 1