CHAPITRE XII
riablement appliquées, votre propriété sera respectée, l'industrie honnête affranchie de toute entrave, l'administration de la justice impartiale, et le bon ordre, assuré dans les villes et les campagnes , concourra à l'augmentation de la richesse générale; chacun pourra jouir de la sienne en repos et en paix. Enfin, nous verrons renaître la piété pure et dégagée de toutes hypocrisie et superstition.
« De pareils résultats ne peuvent s'obtenir si le royaume n'est pas gouverné par une loi invariable, dont la lettre claire et précise ne laisse pas de place à de fausses interprétations, laquelle lie non seulement le roi, mais également les États ; permette à un souverain, zélé pour la patrie, de délibérer avec les États, sans que ceux-ci en prennent ombrage, et rapproche, enfin, le roi et les États dans un même intérêt : le bien commun du royaume.
« Cette loi, qui doit nous lier respectivement, est celle qu'on va vous lire.
« Vous remarquerez facilement, par ce que je viens de vous dire, que, loin d'être inspiré par aucune pensée personnelle, je rapporte tout au bien de l'État. Si j'ai été forcé de vous montrer la vérité en pleine lumière, je ne l'ai nullement fait par des motifs de ressentiment, mais uniquement par amour pour votre véritable intérêt. Je ne doute pas que vous ne receviez ces déclarations avec reconnaissance et que vous ne soyez disposés à concourir avec moi à asseoir, sur des bases solides et inébranla blés, l'édifice de la prospérité publique et de la vraie liberté.
» Des rois illustres et immortels ont porté le sceptre que je tiens dans mes mains. Ce serait pour moi une insigne présomption que d'oser me comparer à eux ; mais je leur dispute à tous le zèle et l'amour pour les peuples. Si vos cœurs sont également bien disposés pour la patrie, j'espère que le nom suédois retrouvera bientôt la considération et la gloire qu'il s'était acquises du temps de nos ancêtres.
» Le Dieu tout-puissant à qui rien n'est caché voit, en ce moment, les sentiments de mon cœur. Que sa bonté daigne
répandre sa grâce et ses bénédictions sur vos délibérations et sur vos résolutions (1) ! »
La relation de cette séance, désormais historique, adressée sur l'heure à Versailles par le comte de Vcrgenncs, ne fait pas connaître si ces impérieuses déclarations furent accueillies parles États avec faveur, murmures ou silence. Il est probable que Gustave III était résolu d'avance à n'avoir aucun égard à l'attitude des députés, quelle qu'elle fût. Donnant surle-champ la parole à l'un des secrétaires, il le charge de lire la nouvelle forme de gouvernement qu'en vertu de son initiative royale il octroie et promulgue, laquelle n'était autre, à peu de choses près, que celle ayant régi la Suède depuis Gustave-Adolphe jusqu'au règne Charles XI, en 1680.
On trouvera à Y Appendice le texte complet de ce document, comprenant cinquante-cinq articles. Qu'il nous suffise ici de dire que le roi revendique hautement le droit « de gouverner son royaume » , dont il est « le chef ,, , et de l'administration duquel il est « seul responsable à Dieu et à la patrie » . Pour cela, il nomme à sa convenance les sénateurs en les choisissant parmi les nobles, sans que leur nombre, d'ordinaire de dix-sept, soit néanmoins limité, le Sénat n'étant plus appelé qu'à « conseiller le roi et à délibérer sur les affaires que celui-ci lui aura distribuées » .
Les pouvoirs des États se trouvent aussi notablement diminués. C'est ainsi qu'ils ne peuvent plus « ni abroger aucune loi ancienne, ni en faire de nouvelles sans l'approbation et le consentement du roi ,. , à qui, en réalité, appartiennent, à cet égard, l'initiative et le dernier mot. Enfin, le roi acquiert le privilège de convoquer et de dissoudre la Diète.
La nouvelle forme de gouvernement consacrait l'émancipation de la couronne et, par voie de conséquence, l'annihilation du Sénat et la sujétion des États ; mais, telle quelle, c'était, après les événements des deux jours précédents, pour
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol.
CIIAPITRK XII.
1rs députés, la carte forcée. Aussi Gustave III, sans supposer possible aucune opposition de leur part, leur demande-t-il purement et simplement s'ils acceptent les termes de l'acte qu'ils viennent d'entendre. La réponse ayant été affirmative, le roi fait signe au maréchal de la Diète et aux orateurs de s'avancer pour y apposer, chacun au nom de son ordre, sa signature.
Cette sanction ne parut pas suffisante, car le prince, s'adressant aux députés, ajouta :
« Puisqu'il a plu à la divine Providence de renouer les anciens liens unissant le roi et son peuple, il faut que vous les confirmiez par serment. Puis, tous, nous rendrons grâce à Dieu. »
Ainsi fut fait; tous les membres présents prêtèrent le serinent requis par le roi, dont lui-même avait lu la formule. Puis Gustave III se leva, prit le livre des Psaumes, qu'un de ses aumôniers lui présentait, et, ôtant sa couronne, entonna le TeDeum. Ce cantique d'action de grâces terminé, il reprit sa couronne, et les députés des quatre ordres se virent admis à l'honneur de baiser la main royale qui venait, avec tant de promptitude, de dextérité et de vigueur, de confisquer à son profit leurs prérogatives et leurs droits.
Restaient les sénateurs, toujours confinés dans leur salle, entourée de trabans. Le roi les fait prier de se rendre auprès de lui. Une fois en leur présence, il leur annonce que les Etats viennent d'accepter et de jurer une nouvelle forme de gouvernement, qu'on va leur en donner lecture, et qu'il les invite, à leur tour, à prêter serment.
Tous s'exécutèrent. Aussitôt Gustave III leur donna la permission de se retirer où bon leur semblerait, « les assurant de sa protection, pourvu qu'ils se tinssent tranquilles » , et les informant que, le soir même, « une décharge honorable leur sera remise de leurs fonctions i> .
Telle s'accomplit, en moins de cinquante-quatre heures, la révolution du 19 août 1772. Elle avait eu, dans un sens différent, ses a trois glorieuses » ; mais elle entrait dans les
annales de la Suède pure de tout conflit armé, de tout trouble, et n'ayant pas coûté, comme tant d'autres, une seule goutte de sang (1).
Le soir du 21, Stockholm reprit son aspect accoutumé : actif, tranquille, heureux. Les troupes avaient réintégré leurs casernes; l'état de siège de fait avait cessé, et chacun semblait s'applaudir du résultat obtenu.
(1) Elle coûtait, par exemple, à la France 603,000 livres. (Livre rouqe, 1772.) V *