CHAPITRE XIII
Aussitôt que les portes de Stockholm furent ouvertes, les estafettes des ministres étrangers s'élancèrent dans toutes les directions pour porter à leurs cours la nouvelle du grand événement qui venait de changer la forme du gouvernement de la Suède.
Dès le 21 août, le courrier de M. de Vergennes était en route. Il avait "Ordre de faire réveiller» le ministre des affaires étrangères s'il arrivait de nuit à Versailles. Il était chargé de deux dépêches : dans la première, officielle, l'ambassadeur annonçait la victoire du roi en termes poussant l'enthousiasme jusqu'aux dernières limites du lyrisme. Nous y lisons :
« Il est digne de remarque qu'une révolution si peu préparée se soit accomplie sans la moindre confusion et sans la plus légère violence. On aurait pu dire que le concours des troupes et du peuple n'annonçait que la célébration d'une fête. On ne voyait de toute part que des visages sereins et contents; on n'entendait que des acclamations et des cris réitérés de « Vive le roi ! » Ils retentissaient partout où Sa Majesté se présentait. Les vieillards bénissaient la prudence de ce nouveau bienfait. Les femmes se précipitaient en foule autour du cheval du prince, baisaient ses hottes cl les faisaient baiser aux enfants qu'elles portaient dans leurs bras.
« C'est avec bien de la peine et du regret que Sa Majesté
s'est vue dans la nécessité de s'assurer de quelques personnes, dont l'esprit remuant et factieux ne pouvait être contenu autrement; mais, en se prêtant à ce qu'exigeaient l'intérêt et la sécurité de son peuple, elle a voulu qu'une rigueur nécessaire fût tempérée par la clémence... Ce qu'on ne peut assez admirer, c'est la présence d'esprit, la fermeté inébranlable, la suite merveilleuse avec lesquelles le roi a tout prévu et pourvu à tout... »
Et plus loin :
« ...Je ne puis vous rendre la sensation publique et le haut degré d'amour où ce prince est parvenu, qu'en vous disant que les yeux sont constamment baignés de larmes d'attendrissement que font répandre les traits les plus sublimes de fermeté, de générosité et de bonté qui signalent tous ses moments. »
M. de Vergennes est étonné lui-même de son exaltation, car il ajoute en terminant :
» Les louanges que je donne au roi de Suède pourront vous paraître exagérées. Elles sont cependant encore audessous de la vérité. Ce prince a surpassé, dans cette occasion si critique, l'attente de ses plus zélés admirateurs; il s'est surpassé lui-même; pour tout dire, il a déployé le caractère d'un héros et l'âme la plus humaine et la plus bienfaisante (1). H
Celui qui trace ces lignes semble transporté par un irrésistible élan d'admiration; sa pensée est comme subjuguée par la grandeur des événements qui se sont accomplis sous ses yeux ; elle ne doit pas pouvoir se détacher d'un tel spectacle, dont les principales scènes datent d'hier, dont le dénouement est d'aujourd'hui. Et pourtant, au même moment, de la même plume, au même ministre, il écrit la seconde dépêche dont nous avons parlé, celle-ci, particulière, contenant, au début, des allusions très transparentes à la correspondance secrète qui lui a été si longtemps cachée,
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 262.