CHAPITRE II
Débarqués à Paris le 4 février 1771 au soir, après trois mois passés en Danemark et en Allemagne, les princes Gustave et Frédéric descendirent à l'hôtel de la légation de Suède à Paris, rue de Grenelle-Saint-Germain, où ils furent reçus par le ministre plénipotentiaire comte de Creutz.
Peu d'étrangers étaient aussi répandus dans la haute société française que ce diplomate distingué et dévoué, et nul ne pouvait mieux servir de guide et de cicérone aux fils d'Adolphe-Frédéric. Savant et poète, homme d'étude et de salon, causeur tour à tour sérieux et aimable, le comte de Creutz continuait avec succès les traditions de ses prédécesseurs, les comtes Tessin et de Scheffer, qui avaient si utilement contribué à cimenter et à entretenir l'alliance des cours de Versailles et de Stockholm. Mêlé au mouvement philosophique qui avait pénétré partout, il était un des convives assidus de Mme Geoffrin, et Marmontel en parle avec une sorte de sincère admiration.
» Un des hommes, écrit-il, que j'ai le plus tendrement aimés, a été le comte de Creutz : il était de la société littéraire et des diners de Mme Geoffrin. Jeune encore, et l'esprit orné d'une instruction prodigieuse, parlant le français comme nous et presque toutes les langues de l'Europe comme la sienne, sans compter les langues savantes, versé dans tous les genres de littérature ancienne et moderne, parlant de chimie en chimiste, d'histoire naturelle en disciple de Linneus, il
était pour nous une source d'instructions embellies par l'élocution la plus brillante...
« Sa patrie et son roi, la Suède et Gustave, objets de son idolâtrie, étaient les deux sujets dont il parlait le plus éloquemment et avec le plus de délices. L'enthousiasme avec lequel il en faisait l'éloge s'emparait si bien de mes esprits et de mes sens que. volontiers, je l'aurais suivi au delà de la nier Baltique...
« Un de ses goûts passionnés était l'amour de la musique. Un jour il vint me conjurer, au nom de notre amitié, de tendre la main à un jeune homme, musicien plein de talent, disait-il, à qui il avait avancé quelques louis et qui était dans la misère : je connus de la sorte Grétry (1). »
Dès le lendemain de son arrivée, le prince royal de Suède sortait pour faire sa première visite dans Paris II se dirigeait aussitôt vers la rue Louis le Grand, près de la rotonde du pavillon de Hanovre, où était alors situé l'hôtel d'une des plus grandes et jolies femmes de la cour, la comtesse d'Egmont. Il en avait beaucoup entendu parler par le comte de Scheffer et surtout par le frère de celui-ci, le baron Ulric de Scheffer, qui avait figuré au nombre de ses admirateurs les plus anciens et les plus enthousiastes, alors qu'elle était Mlle Septimanie de Richelieu et vivait auprès de sa tante, la duchesse douairière d'Aiguillon. Tel est le point de départ de cette liaison fameuse du jeune roi et de la délicieuse femme dans tout l'éclat de sa beauté et de sa renommée.
Le soir, le jeune prince se rendit au bal masqué de l'Opéra, et déjà il s'y trouva entouré d'un cercle de femmes séduisantes entre toutes, en première ligne desquelles se détachent la comtesse de Brionne et la marquise de Mesmes, toutes deux inséparables amies de la comtesse d'Egmont.
Le 9 seulement, il se transportait à Versailles pour être présenté au roi. Louis XV lui témoigna, ainsi qu'à son frère, une prévenance affectueuse et une sympathie toute pater-
(1) Mémoires.
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nclle. Le jour même il retint les princes à souper avec lui et mit à leur disposition, pour en user à leur convenance, les appartements des Enfants de France au château. Aussitôt les deux jeunes étrangers devinrent l'objet de l'empressement et des attentions de toute la cour.
On était à ce moment en proie à de graves préoccupations. Les Parlements continuaient contre le pouvoir royal la lutte célèbre qui venait d'amener le renversement et l'exil du duc de Choiseul (24 décembre 1770), et allait aboutir au coup d'État exécuté par Maupeou (13 avril 1771). Aussi l'entrain manquait-il dans les hautes régions adonnées d'ordinaire aux réjouissances et aux plaisirs. La venue des princes suédois ramena pour un temps l'animation ; de nombreuses réunions et quelques splcndides fêtes furent données en leur honneur. Le 12 février, il y eut grand bal à Versailles chez la Dauphine, où les comtes de Gothland et d'Oland se mêlèrent aux danses de la façon la plus aimable. De ce jour datent les relations personnelles et fort cordiales qui ne devaient pas cesser entre le futur Louis XVI et ses frères et celui qui, dans quelques jours, deviendra Gustave III; mais, par contre, celui-ci ne sut pas plaire à Marie-Antoinette, et longtemps la fille de Marie-Thérèse éprouvera pour lui une sorte d'antipathie.
Les jours suivants, les invitations se succèdent : le 13 février, souper à Marly; le li, souper chez la duchesse d'Anville; le 15, chez la comtesse d'Usson ; le 16, chez Mme de Puisicux; le 18, chasse et souper à Versailles; le 22, départ pour le château de Choisy. Tous les salons s'ouvrent à l'envi devant les fils d'Adolphe-Frédéric : citons encore ceux des comtesses de la Marck et de Boufflers, sans oublier le plus célèbre de tous, celui de la vieille Mme du Dcffant; et, par l'entremise de cette amie fidèle, le prince royal comblera de compliments etde témoignages d'estime, malgré leur disgrâce, les exilés de Chanteloup.
Gustave et son frère s'appliquaient à reconnaître de leur mieux, avec une délicatesse pleine d'aisance et d'à-propos, les précieuses marques de déférence et de respect qui leur
étaient prodiguées. Nul parmi les courtisans ne fut oublié. « Le séjour du prince royal et du prince Frédéric-Adolphe de Suède, rapporte Grimm, n'a pas été célébré par des fêtes et des opéras-comiques. Jamais le baromètre de Paris ne fut moins à la danse que cet hiver; mais la nation s'est empressée à payer par des hommages plus flatteurs le tribut qu'elle devait à leur rang, à la réputation de leur auguste mère et à leur propre mérite.
« Leurs Altesses Royales, de leur côté, ont fait l'accueil le plus flatteur à tous ceux qui ont été à portée de leur faire leur cour, et ont admis à leur table indistinctement tout ce qu'il y a déplus illustre en France par la naissance et le rang et les artistes et les gens de lettres les plus estimés (1). »
L'héritier du trône de Suède avait trop d'intérêt à captiver la bienveillance du roi pour négliger de s'attirer les bonnes grâces de celle qui, plus adorée que jamais, fascinait le maître et groupait dans son boudoir les hommes les plus puissants et les plus considérables du jour. Il se montra un admirateur assidu et habile de Mme du Barry, ne lui ménagea ni les hommages ni les flatteries, traita par son entremise les affaires de sa couronne (2), et, poussant jusqu'aux extrêmes limites l'adulation permise, il laissera, à son départ, un riche
(1) Correspondance, année 1771.
(2) M. de Scheffer fut un des courtisans les plus obséquieux de Mme du Barry, dont il se servait pour négocier avec Louis XV, en l'absence d'un ministre des affaires étrangère.. Le comte de Broglie fait allusion a cette voie d.plomatique indirecte dans une lettre qu'il adresse au roi le 31 mai 1771.
« M. de Mercy m*a dit que M. de Kaunitz se trouve embarrassé du délai que Votre Majesté met à la nomination d'un ministre des affaires étranpères Snrcetobjetj'aiditàM.deMerey qu'il me semblait qu'à sa place je serais peu embarrasse de ce retardement; que les souverains étaient toujours les me.lleurs min.stres; que les lumières et l'expérience de Votre Majesté lui avaient donné plus qu'à aucun autre une parfaite connaissance des affaires et que, s il en avait d'une certaine importance à communiquer, elles ne pourraient 1 être m.eux qu'à elle-même; qu'ainsi le défaut de ministre des affaires étrangères „ éta.t pas une raison pour diminuer la confiance et l'intimité entre les deux cours. Je lui ai ajouté qu'outre la possibilité des audiences directes, ,1 y avan dans toutes les cours souvent d'autres moyens de traiter e affaires; que M. de Kaunitz, pendant son séjour, ici avai" été le premTe à