CHAPITRE XIII
par avance excusé, en raison des écrasantes fatigues et des émotions inexprimables que, durant trois nuits et trois jours, il avait dû supporter.
« Stockholm, 21 août 1772.
« Monsieur mon frère et cousin,
« Je serais bien ingrat si, dans ces premiers moments de la révolution la plus heureuse pour moi et mon Etat, je ne témoignais pas à Votre Majesté ma sensible et vraie reconnaissance pour la part qu'elle a bien voulu y prendre.
(i Le temps ne me permet pas de rien ajouter davantage.
Je m'en rapporte entièrement à ce que 1 ambassadeur de
Votre Majesté lui marquera sur le détail d'un événement
dont je me Halte que les suites convaincront Votre Majesté
bien pleinement des sentiments avec lesquels je serai à
jamais, etc.
» Gustave (I). »
Ainsi que l'indique une annotation inscrite au moment de leur réception, les dépêches du comte de Vergennes parvinrent à Versailles le 4 septembre. Aussitôt se répandit la nouvelle de la révolution de Stockholm. Pendant plusieurs jours, à elle seule, elle défraya toutes les conversations de la cornet de la ville, et il n'y eut qu'une voix pour applaudir au courage et à la victoire du roi de Suéde
L'entreprise ayant réussi au delà de toutes prévisions, le ministre des affaires étrangères n'eut garde de laisser ignorer la part qu'il v avait prise. Pour lui, c'était comme une compensation providentielle aux douloureux événements de Pologne. Aussi laissc-t-il dire et répéter qu'à lui revenait le principal honneur d'avoir inspiré le jeune prince et de l'avoir mis à même de reconquérir l'autorité souveraine.
Le fidèle comte de Creutz fut et devait être le premier informé du triomphe de son maître. Cédant à l'excès de son émotion et de son allégresse, il répond au duc d'Aiguillon :
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 262.
« 4 septembre 1772.
« Je n'ai jamais éprouvé de joie pareille à celle que votre courrier m'a causée. Je pars à l'instant pour vous voir, Monsieur le duc, et pour vous témoigner la vivacité de ma reconnaissance. Vous avez eu la gloire de sauver ma patrie et mon roi. Je voudrais donner ma vie pour vous (1). »
De tous les côtés affluent les félicitations et les louanges; c'est à qui brûlera le plus d'encens aux pieds du secrétaire d'État des affaires étrangères, et, si le noble duc ne se compare pas lui-même au grand cardinal, dont il porte le nom, il entend avec une extrême complaisance affirmer que la race des Richelieu n'a pas dégénéré et que le petit-neveu est le digne continuateur de l'oncle.
Parmi ces témoignages d'approbation, un doit être cité, tant à cause de l'homme dont il émane que des sentiments patriotiques et élevés qu'il exprime.
« Paris, ce 5 septembre 1772.
« L'événement qui vient d'arriver, Monsieur le duc, en Suède, est trop avantageux à l'influence de la France et fait trop d'honneur au ministre qui l'a préparé pour qu'en qualité de Français et de son serviteur et son ami, je n'y prenne pas la plus grande part et ne lui en fasse pas mon compliment.
« Recevez-le, je vous en prie, avec les mêmes sentiments qui me l'ont dicté, et soyez aussi persuadé de la sincérité que du parfait attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.
« Le maréchal de Broglie (2). »
L'illustre soldat, avait réservé la meilleure part de ses précieux suffrages pour l'auteur véritable du changement à
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, suppl., 1769- 1774, vol. 12. r
(2) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, suppl., 1769- 1774, vol. 12. VV