‹ Le comte de VergennesChapitre 135 sur 237 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Do toutes les félicitations, celles que le roi de Suède attendait avec le plus d'émotion et d'impatience devaient lui arriver de Bruxelles, où se trouvait alors de passage l'amie qui avait encouragé ses vues, exalté son patriotisme, enflammé son courage, et aussi, il n'est que juste de le rappeler, l'avait conjuré d'imposer des limites à son ambition et d'user avec sagesse et modération de la victoire.

En partant pour porter à Louis XV la lettre du 21 août, le baron de Liewen en avait reçu une autre destinée à Mme d'Egmont. Gustave III y annonçait son succès avec autant de calme que de simplicité.

ii Voici le premier moment, Madame la comtesse, où je puis vous écrire depuis le grand événement qui vient de se passer ici. Vous ne devez point être surprise de mon peu d'exactitude à vous répondre tout ce temps. Mais des inquiétudes trop bien fondées ne m'ont pas donné de moments où je fusse bien à vous. J'ai été obligé, pour ma propre conservation et pour celle de mon peuple, de porter un coup aussi hardi qu'heureux. Je me suis saisi du timon de l'État et j'ai été absolu pendant deux jours. Je viens de remettre cette

des pervers, le maitre absolu du royaume. Vous avez fait ce que les rois les plus célèbres n'ont pu exécuter. Vous avez obtenu le grand titre de monarque, titre qui renferme le droit de gouverner vous-même et de diriger chaque affaire selon son importance et après un mûr examen. Dieu avait laissé en vos mains le pouvoir de faire ce que vous vouliez; mais vous aimez la vérité et la paix, et il n'est point en vous d'enfreindre vos promesses. Ce qui mérite d'être rejeté est rejeté par vous; la fausse politique, qui viole ses engagements, n'a point d'accès auprès de vous. Depuis les premières places jusqu'aux dernières, vous ne les accordez qu'aux hommes vertueux dont la saeesse entoure le royaume comme d'un collier de perles placé autour du col. Votre gloire égale la lune dans son plein; par une pénétration semblable au feu et par un esprit vaste et infatigable, vous êtes parvenu à achever ce que les plus puissants empereurs et les plus forts lions n'ont pu faire.

« Ceci est écrit avec sincérité par celui qui, dans la protection du Très- Haut, se résigne sous sa grâce, son serviteur Aly Pacha, ben, c'est-à-dire fils de Mohamed Pacha, ben Ahmed Pacha Caramalli. Que Dieu qui l'environne, le fortifie ! « Donné dans les derniers jours du mois béni de Schevval 1180 de l'Hégire {*) . » (Gazette de France du 20 août 1773.)

(*) Schewal ou Schonal est le dixième mois de l'année arabique. L'Hégire commença le 16 juillet de l'année de Jésus-Christ G'2i, mais il faut observer que les mois sont lunaires et que l'année n'a que 354 jours.

puissance entre les mains des États, ou, pour mieux dire, je n'ai gardé que la puissance de faire le bien et d'empêcher la licence. Une loi stable, que j'ai écrite, consacre l'autorité du roi sans atteindre la domination du peuple, telle que nos anciennes lois le portaient et telle que la Suéde a été sous Gustave I" et sous Gustave-Adolphe.

« Il était temps; les attentats les plus criminels contre ma personne, les plus odieux contre ma famille, allaient se commettre, et, sans ce que j'ai fait, deux heures plus tard, ma liberté était perdue et ma vie dans le plus violent danger. Dieu, qui a vu mon cœur, m'a soutenu, et j'ai trouvé dans mon peuple un attachement et un courage sans exemple. Il n'y a eu aucun cheveu de touché, et personne n'a été cl ne sera malheureux. Jamais révolution ne s'est passée plus doucement et plus tranquillement que celle-ci... «

Quand la comtesse d'Egmont reçut celte nouvelle, elle fut transportée; ce qu'elle éprouve est de l'ivresse, du délire, c'est le paroxysme de la passion. Elle répond sur l'heure :

« Bruxelles, ce 2 septembre 1772.

« Non, je ne donnerais pas, pour dix années de ma vie, la matinée d'aujourd'hui! Le héros de mon cœur, celui qui m'honore du titre de son amie, celui qui m'a permis de l'appeler mon chevalier, enfin le mortel le plus aimable se montre aussi le plus grand!... Je ne sais que répéter avec tous vos fidèles sujets : « Stockholm est libre ! et Gustave est vainqueur! » En disant ces mots, je ne puis m'empécher de verser des larmes. Mais, bon Dieu! qu'elles sont douces! Non, je ne savais à quel point vous m'étiez cher!...

» Imaginez que je me suis trouvé mal quand j'ai appris cette nouvelle. J'étais à ma toilette. Un médecin que j'ai mené avec moi, qui a élevé mon enfance et qui, par conséquent, connaît mes sentiments, est arrivé à moi en pleurant et en criant : a Le roi de Suède est souverain absolu! ., Il me prit un tremblement universel. Sans pouvoir comprendre cependant ce qu'il voulait dire et sans savoir ce que je faisais,

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