CHAPITRE XIII
j'ai couru, les cheveux épars, où était le courrier qu'on avait déjà appelé. »
Le 12 septembre, elle est de retour à Paris; nouvelle lettre :
« Les cieux s'ouvrent. . . une émotion indicible s'empare de mon cœur... ce n'est point l'habileté, le secret de vos projets qui m'étonnent. Votre esprit annonçait ces qualités, et il est d'autres exemples de tels succès... Mais avoir le pouvoir souverain et le refuser! N'avoir plus de bornes à sa volonté et ne vouloir régner que par les lois! Voilà ce que la philosophie n'aurait osé croire possible! Voilà une vertu sans précédent! Voilà une gloire à laquelle nul héros n'est parvenu!
« Ah ! malgré les tourments de l'absence, que je vous remercie de m'avoir fait connaître le sentiment que j'éprouve ! 11 me met au-dessus de moi-même ! Il a doublé mon être ! Il m'a élevé toutes les facultés ! Ah! aimez-moi! aimez-moi toujours! Je ne demande que le droit de croire que vous me comptez pour quelque chose dans tout ce que vous ferez de grand, de penser que je vous suis assez chère pour que je puisse me rendre personnelle votre gloire et vous faire parvenir les vérités qui doivent la conserver et l'étendre (I)! »
C'est le cri de l'amour, on ne saurait le nier; mais un tel amour est grand, noble, et, même sur les marches du trône, l'histoire n'est pas habituée à en rencontrer beaucoup inspirant d'aussi purs et sublimes accents.
Il est rare qu'au lendemain d'un mémorable événement le vrai mérite de chaque acteur soit exactement discerné; il arrive même souvent qu'une part notable d'éloges s'égare sur ceux qui ne s'y sont trouvés qu'indirectement mêlés, ou qui n'ont franchement marché de l'avant qu'une fois la victoire acquise et certaine.
Tel fut un peu le cas du comte de Vergennes. Tenu en dehors de la correspondance secrète échangée directement entre le duc d'Aiguillon et Gustave III, n'ayant pas su la de-
(1) Papiers d'Upsal.
27i LE COMTE DE VERGENNES.
vinerni découvrir à quel point le coup d'État était résolu dans l'esprit des deux rois, surtout ne croyant pas à la possibilité du succès, il avait marchandé « avec beaucoup de répugnance » — le mot est de lui (1) — à défaut de son concours, ses subsides. En tout cas, ce n'est certes pas auprès de lui que le jeune prince avait trouvé ces conseils hardis, ces mâles encouragements, ces résolutions suprêmes dont son âme, d'une haute portée morale, mais encore inexpérimentée et un peu rêveuse, avait sans doute tant besoin ; et pourtant on tint à se comporter comme si l'heureuse issue de la révolution était due à l'habile et efficace coopération de l'ambassadeur.
Louis XV l'en récompensa en le nommant conseiller d'État d'épée.
«Je ne répéterai pas, Monsieur, dans cette lettre particulière, lui écrit le 11 septembre le duc d'Aiguillon, tous les compliments que j'ai l'honneur de vous faire dans mes dépêches. Je me flatte que vous êtes bien persuadé de leur sincérité. Personne ne sent mieux que moi l'importance et l'étendue du service que vous venez de rendre au roi, et je n'ai pas eu besoin de le faire connaître à Sa Majesté, qui s'est expliquée à cette occasion sur votre sujet comme vous pouviez le désirer. Elle déclara elle-même et sur-le-champ à M. le chancelier la grâce qu'elle vous accordait et fit l'éloge de vos talents, de votre zèle et de votre attachement. Aucun événement ne lui a fait autant de plaisir et n'a causé dans le royaume de sensation aussi vive et aussi générale (2). »
M. de Vergennes méritait-il ce concert de louanges? Le succès ayant couronné l'entreprise, il y aurait mauvaise grâce à vouloir les lui refuser. Aussi bien son tort n'est pas de les avoir acceptées avec une modestie trop affectée pour être sincère. Ce qu'on peut plus justement lui reprocher, c'est, présentement qu'il ne « tremble » plus de paraître « le complice du roi de Suède » , d'avoir essayé d'amoindrir le rôle
(1) Voir la dépèche du 21 mai 1772, p. 211.
(2) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 262.