CHAPITRE XIII
de ce prince, qui, de son propre aveu, livré à lui-même, avait provoqué, dirigé et — disons le mot — dominé les événements avec une supériorité dame que l'histoire ne lui a pas refusée. Pourquoi, après avoir loyalement et pompeusement constaté et reconnu la valeur déployée par le roi, l'ambassadeur déclare-t-il « qu'il n'est pas celui qui a le plus fait» et « qu'il n'a eu besoin que de se montrer pour effectuer la révolution » ?
La réponse de M. de Vergcnnes au duc d'Aiguillon est du 1" octobre 1772.
Monsieur le duc,
Je suis aussi confus que reconnaissant de tout ce que vous avez la bonté de me dire au sujet de l'événement qui doit rendre à la Suède sa considération et son lustre. J'y ai eu si peu de part que je ne puis y avoir beaucoup de mérite. J'ai cru la chose possible, j'en ai désiré le succès, j'ai tâché d'y contribuer par une conduite assez sage pour écarter les ombrages qu'on était disposé à prendre; mon étoile, il est vrai, m'a bien servi. Il est digne de remarque qu'après avoir participé, en 17G8, à la circonstance qui devait favoriser le retour du bonheur de la Suède (1), j'y suis venu précisément au terme où l'effet quasi désespéré devait éclore.
« 11 en est des maux politiques comme des maux physiques : quand le mal est parvenu à sa plus grande crise, si la mort ne doit pas en être le résultat, le remède va en quelque façon se placer de lui-même. C'est ce que nous avons vu ici.
« Les abus toujours croissant, la licence et l'anarchie étaient à leur comble ; une révolution devait en être la conséquence inévitable.
« La fermeté du roi de Suède y a fait beaucoup ; il s'y est couvert d'une gloire immortelle ; mais peut-être n'est-il pas celui qui a le plus fait. Ses antagonistes l'ont mieux servi
fi) Allusion à la déclaration de guerre de la Turquie à la Russie, qui avait fait une diversion favorable à la Suède. M. de Vergennes était alors ambassadeur à Constantinople.
qu'ils ne se le proposaient en réveillant la nation. Ils l'avaient ai bien préparée à désirer un changement, que ce prince n'a eu besoin que de se montrer pour l'effectuer.
« Si je me défends, Monsieur le duc, des éloges que vous voulez bien me donner, je ne sens pas moins la bonté qui vous les inspire. C'est une époque bien glorieuse pour moi que celle qui m'assure de votre partialité; c'est à elle, c'est à vous, Monsieur le duc, que je suis uniquement redevable de la grâce distinguée qu'il a plu au roi de me faire. Elle est si supérieure à tout ce que j'ai pu faire jusqu'à présent que l'emploi de la vie la plus longue et la plus occupée ne suffirait pas pour la reconnaître convenablement et pour l'acquitter.
« Daignez, Monsieur le duc, mettre aux pieds de Sa Majesté l'hommage de ma très respectueuse reconnaissance et l'assurance du désir extrême que j'ai de pouvoir justifier par mes efforts les plus soutenus d'application et de zèle les bienfaits dont elle m'honore (1). »
Tout ce qu'écrit M. de Vergennes est médité, minutieusement pesé et calculé; or, plus on relit cette dépêche, plus il semble que son auteur obéit au désir de. diminuer, après coup, les difficultés présentées par l'entreprise, dans le but d'amoindrir d'autant le mérite de ceux qui l'avaient conçue et exécutée. Cette arrière-pensée ne serait-elle pas l'effet du profond chagrin et du dépit cuisant qu'il dut ressentir de n'avoir été qu'à la dernière heure avisé des vrais projets de sa cour et de ce qui avait été, en dehors de lui, combiné et résolu ? Et, en cherchant à atténuer la gloire du roi de Suède, ne vise-t-il pas plutôt celle du ministre de Versailles qui avait été, en secret, son inspirateur?
Fût-il vrai, d'ailleurs, que Gustave III « n'ait eu besoin que de se montrer pour renverser la constitution » , c'est précisément le fait de se montrer, c'est-à-dire de tirer l'épée en se mettant à la tête du régiment des gardes et de s'exposer à la fu-
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 262.