CHAPITRE XIII
Le ministre d'Espagne, comte de Lascy, avait de tout son pouvoir appuyé la politique de la France. En Italie et à Vienne, on ne pouvait qu'être favorable au relèvement de la Suède. II n'y eut de dissidence que du côté de Berlin et de Petershourg, car, au début, le Danemark avait partagé le sentiment de la plupart des États de l'Europe.
Depuis que le temps a permis d'apprécier avec plus d'impartialité et de maturité l'acte du roi de Suède, le jugement qu'en ont porté les historiens modernes est resté le même. Nous n'en citerons qu'un seul, en raison de l'autorité hors de pair de celui qui l'a formulé.
« A une constitution détestable, déclare M. le duc de Broglie, qui organisait le désordre, Gustave III en substituait une autre raisonnable, pondérée, et dont les bases encore subsistantes ont assuré depuis un siècle la liberté et l'indépendance de ce petit royaume. On vit là la supériorité d'une tradition monarchique sur le déplorable principe d'élection qui avait perdu la Bologne. La réaction contre l'anarchie, que Poniatowski n'avait pu tenter qu'en empruntant le secours perfide de l'étranger, Gustave III l'avait accomplie en quelques heures, en faisant appel au souvenir de la gloire de ses aïeux et au dévouement héréditaire des bons citoyens (1). n
Dans le présent, tout semblait sourire au jeune prince, devenu maître incontesté des positions dont il venait de chasser les Chapeaux aussi bien que les Bonnets. Mais l'avenir n'appartient qu'à Dieu, et, malheureusement, les révolutions, quelles qu'elles soient, ont cela de funeste et de dangereux qu'elles déposent dans le sol des germes de révolte et de violence qui mettent plus ou moins de temps à prendre racine et à fructifier. Bien aveugles et imprudents ceux qui croient pouvoir fonder ou affermir un règne durable par un coup d'État. Leurs débuts sont parfois brillants et glorieux. Ce n'est, hélas! qu'un mirage. Un coup de force, tôt ou tard, les
Voyage en Pologne et en Russie. — Whaxall, Observations sur un voyage au Nord.
(1) Le secret du roi, t. II.
abat à leur tour, que ce soit une émeute populaire, une défaite ou, comme pour Gustave III, un assassinat. Il semble que, dans les décrets de la Providence, la force illégale soit condamnée à ne produire que des œuvres limitées et éphémères. C'est qu'il n'y a pas de droit contre le droit; même, ainsi que l'affirme Victor Hugo, « il n'y a pas de faits accomplis ; il n'y a que le droit. Les faits ne s'accomplissent jamais. Leur inachèvement perpétuel est l'en-cas laissé au droit. Le droit est impérissable. Des vagues d'événements passent dessus, il reparaît ! »