CHAPITRE XIV
La partie décisive jouée par le roi de Suède était gagnée ; mais elle avait failli être perdue : il s'en était fallu d'une heure. Une indiscrétion, une véritable trahison avait été sur le point de tout faire échouer.
Si maintenant M. de Vergennes, délivré d'un poids immense, exultait de bonheur et de joie, ses alarmes avaient été vives; on prétend même que, prévoyant un insuccès, il prit la précaution d'envoyer en dépôt, chez le ministre d'Espagne, sa vaisselle plate et ses autres objets précieux. Quoi qu'il en soit, il avait pu se croire un instant compromis. Il convient de lui laisser raconter ce grave incident, tel qu'il l'explique au ministre des affaires étrangères.
« Stockholm, le 20 août 17T2.
a Monsieur le duc,
« C'est avec douleur que je dois troubler la satisfaction que nos heureux événements ne peuvent manquer de vous causer, en vous révélant une particularité qui vous étonnera et vous indignera ; mais mon devoir ne me permet pas de vous la taire.
« La lettre du roi de Suède au roi, que j'ai eu l'honneur de vous adresser le 17 juin, chiffrée du chiffre de la réserve, a été trahie. Le ministre d'Angleterre en France en a eu la copie et l'a fait passer à sa cour, et celle-ci à son ministre à Stockholm. Elle y a été apportée par un courrier extraordi-
naire. On peut soupçonner que la cour de Londres, toujours attentive à nous croiser, ayant pu avoir quelque soupçon de ce qui se tramait ici, s'est empressée d'en instruire son ministre pour qu'il donnât l'éveil aux Bonnets.
« Heureusement que cette lettre, qui faisait pièce de conviction, écrite en termes généraux et ne particularisant rien, n'a pu éclairer les Bonnets sur le véritable foyer du danger qui les menaçait. Leurs précautions, prises au hasard, ont porté à faux, et ils se sont endormis dans la sécurité ; mais, lorsque, réveillés par le mouvement de Scanie, ils se sont aperçus de leur méprise, la rage qui s'est emparée de leur esprit se serait infailliblement assouvie sur la personne du roi de Suède, qu'ils ne pouvaient pas méconnaître pour l'auteur du complot, s'il ne s'était pas trouvé un Bonnet assez honnête et assez vertueux pour éclairer le prince sur le danger qu'il courait (1).
« C'est le 17 au soir que le roi de Suède eut, avec la connaissance de tous les détails que je viens de vous rappeler, la copie même de sa lettre : il n'y manquait pas une syllabe.
« J'en étais instruit en vous expédiant mes lettres du 18; mais, obligé de vous faire part de nos inquiétudes quant à l'affaire générale, je ne voulais pas vous faire partager celles qui m'étaient personnelles. Vous jugez bien que je ne m'attendais pas à un meilleur traitement que celui qui était réservé à ce prince : sa lettre m'avouait son confident, et, assurément, j'aurais été traité en complice (2). »
Depuis plusieurs jours, les Bonnets étaient donc avertis que Gustave III méditait un coup de force. La divulgation de la lettre du 17 juin, dans laquelle ce prince, après avoir expliqué à Louis XV « qu'il serait dangereux de mettre sur le papier le détail de ses desseins « , prenait soin de déclarer
(1) Ce membre du parti des Bonnets doit être le comte Bielke, comme nous l'avons expliqué à la page 239.
(2) Archives du miuistère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 262. — Une dépêche précédente, écrite le 21 mai par l'ambassadeur au ministre, avait été également livrée.