CHAPITRE II
collier de diamants au cou du petit chien préféré de la favorite.
C'est au milieu de ces soucis mondains, qui n'empêchaient pas, entre temps, les conférences politicpies avec Louis XV et ses ministres, que survint, comme un coup de foudre, la nouvelle de la mort d'Adolphe-Frédéric. On a tons les détails de la façon dont son fils en fut informé.
«Lel" mars il était à l'Opéra, écrit Mme la comtesse d'Armaillé, dans la loge de son amie (la comtesse d'F.gmont). On donnait la onzième représentation de Pyrame et Tli isbe devant un publie nombreux, et l'accueil fait à Gustave avait été particulièrement sympathique. Il causait fort gaiement avec la jeune princesse de Pignatelli, quand un Suédois, le comte d'Àrmfeldt(l), entra, le visage altéré, adressa quelques mots à voix basse au comte de Scheffer et se retira. 11 venait de la légation, porteur de la nouvelle de la mort subite du roi de Suède.
« Aussitôt instruit par le comte de Scheffer, Gustave courba douloureusement la tète, demeura silencieux et accablé. Le lieu de fête où il se trouvait ne lui permettait pas de se livrer au chagrin qui l'envahissait.
« Mme d'Egmont et Mme de Pignatelli partagèrent son émotion et versèrent quelques larmes derrière leur éventail. Puis, le premier instant de consternation passé, le sentiment du devoir se dressa, non moins imposant que le spectre de la mort, devant le petit groupe d'amis sincères qui entouraient Gustave. Mme d'Kgmont rompit le silence la première : « Sire, lui dit-elle, la liberté, le bonheur d'un peuple sont « maintenant entre vos mains ! Au nom de notre amitié, soyez
poser les fondements de l'alliance avec Mme de Pompadour (*): qu'en dernier lieu j'avais ouï dire que M. de Scheffer et le roi de Suède lui-même avaient traité des affaires importantes avec Mme la comtesse du Barry, et qu'ainsi il pouvait trouver les mêmes ressources pour traiter celles dont il était chargé, s'il croyait que la ligne directe n'y fût pas propre. (Archives du ministère des affaires étrangères, Correspondance secrète, vol. 540.)
(1) INous supposons qu'il s'agit du baron Ornfelt, parti de Stockholm comme nous l'avons dit.
(*) V. l'ambassade du chevalier de Vergenucs a Constantinople, publiée par nous, t. I.
« clément et généreux. Régnez par la séduction, jamais par la « force ou la violence ! » A ces douces paroles, il lui- baisa la main, trop ému pour lui répondre (I). »
Quel saisissant tableau de l'époque ! Combien cette loge brillante, parée de grandes dames étincelantes de pierreries, empressées autour d'un jeune prince apprenant au théâtre et la mort de son père et son avènement au trône, reflète le dix-huitième siècle ! Comme ces larmes furtives, que cachent à peine les éventails, ces propos philosophiques hors de saison en présence d'un tel deuil, nous montrent au vrai cette société frivole, déviée, où tout était dénaturé par la mode, la convention, la fausse sensibilité et une religion toute de parade et d'hypocrisie !
Disons, a la louange des princes du Nord, que leur cœur «'avait pas encore eu le temps d'en subir les atteintes. Gustave ressentit profondément et sincèrement le malheur qui le frappait. Son frère Frédéric en éprouva une telle commotion qu'une fièvre intense se déclara; son état devint si sérieux qu'on dut appeler, pour lui donner des soins, avec le médecin suédois qui l'accompagnait, le célèbre Tronchin.
Le comte de Scheffer avait quitté l'Opéra pour aller directement apprendre à Louis XV le triste événement. « Il était minuit, rapporte Shéridan, quand il y arriva. Sa Majesté s'était retirée dans sa chambre à coucher, et il eut de la peine à y être introduit. Il lui annonça brusquement la mort du roi de Suède. Le roi, qui ne s'attendait pas à recevoir une visite à une heure aussi indue, fut frappé de surprise et parut fort affecté de la nouvelle. Le comte saisit ce moment pour dépeindre à Sa Majesté la déplorable situation des finances de la Suède et les maux qui en résultaient ; il insinua adroitement que le défaut de payement des arrérages dus par la France en était la seule cause.
« Dans l'étonnement où il avait jeté le roi, l'éloquence du comte ne pouvait manquer de faire impression. Sa Majesté
(1) La comtesse d'Egmont.