CHAPITRE II
lui promit que le lendemain elle donnerait à ses ministres Tordre de satisfaire aux demandes des Suédois (1). «
Nous n'affirmons pas que les choses se soient exactement passées delà sorte. L'anecdote, néanmoins, si elle est vraie en quelque partie, nous montre dès maintenant à quel point la Suède avait recours à la générosité française pour que, même en pareil moment, un de ses principaux hommes d'État n'ait pas perdu de vue la question d'argent.
L'étiquette occupant, dans les cours, une place prépondérante, Louis XV fit demander s'il plaisait à celui qui s'appelait maintenant Gustave III de lever l'incognito : auquel cas il irait, dès le lendemain, lui rendre visite et lui donnerait la droite toutes les fois qu'il viendrait à Versailles; mais le nouveau roi de Suède préféra que rien ne fut changé à sa situation.
Ne voulant à aucun prix quitter son frère malade, le jeune roi ne put se mettre en route pour regagner ses États. Les nouvelles arrivant successivement de la Baltique étaient, du reste, contradictoires. Tandis que, d'un côté, on annonçait que Gustave III avait été proclamé au milieu d'un enthousiasme général, on mandait, d'autre part, qu'une révolution avait éclaté. Louis XV, à cette dernière information, offrit spontanément, à Gustave III, de mettre à sa disposition une flotte nomhreusc pour le reconduire en Suède et le rétablir sur le trône. Ces bruits, bientôt d'ailleurs démentis, causèrentils au prince quelque appréhension ? Ne sut-il pas résister au regret de cesser des relations qui lui tenaient au cœur et que nul n'ignorait plus? Espérait-il toujours voir aboutir les négociations entamées avec Louis XV? ou se résignait- 41, suivant l'expression de M. le duc de Broglie, « à faire antichambre à Versailles en attendant que le successeur de Choiseul fût désigné (2) » ? Toujours est-il qu'il ne semble pas avoir montré une excessive impatience de retourner à Stockholm, car son séjour en France se prolongea encore
(1) Histoire de la dernière révolution de Suède.
(2) Le secret du roi, t. II.
pendant plusieurs semaines. Mais, à raison de sa douleur et de son deuil, il cessa de paraître en public. Suivant Marmontel, lui seul « de tous les étrangers fut admis, en ces tristes instants, -auprès du roi de Suède » , lié qu'il était déjà avec le prince par un commerce de lettres remontant à la publication de son Bélisaire. Dans ses Mémoires, Marmontel rapporte un curieux dialogue ayant eu lieu en présence du comte de Creutz.
» Je puis dire, écrit-il, avoir vu en lui (Gustave III) l'exemple rare d'un jeune homme assez sage pour s'affliger sincèrement et profondément d'être roi. « Quel malheur, me dit-il, de me voir, à mon âge, chargé d'une couronne et d'un devoir immense que je me sens hors d'état de remplir ! Je voyageais pour acquérir les connaissances dont j'avais besoin, et me voilà interrompu dans mon voyage, obligé de m'en retourner sans avoir eu le temps de m'instruire, de voir, de connaître les hommes ; et, avec eux, tout commerce intime, toute relation fidèle et sûre m'est interdite désormais. Il faut que je dise un adieu éternel à l'amitié et à la vérité. — Non sire lui dis-je, la vérité ne fuit que les rois qui la rebutent et qui ne veulent point l'entendre. Vous l'aimez, elle vous suivra • la sensibilité de votre cœur, la franchise de votre caractère vous rendent digne d'avoir des amis; vous en aurez. - Les hommes n'en ont guère ; les rois n'en ont jamais, répliqua-t-il. - En voici un, lui dis-je en lui montrant le comte de Creutz qui, dans un coin, lisait une dépêche; en voici un qui ne vous manquera jamais. - Oui, c'en est un, me dit-il, et j'y compte; mais il ne sera jamais avec moi; mes affaires m obligent à le laisser ici (1). »
Et Marmontel, sans nul souci de la tristesse et des préoccupations de son royal interlocuteur, tire de sa poche le manuscrit des Incas et lui en impose la lecture, obtenant de la sorte du jeune souverain, la faveur de lui dédier l'ouvrape Rulh.ere fut encore mieux traité : il est vrai qu'il était
(1) Mémoires.