CHAPITRE XIV
et d'une vertu reconnues de tous» ; « mais, ajoute-t-il, ces qualités si admirables sont contre-balancées par une légèreté et une indiscrétion qui lui font perdre tout l'ascendant qu'elles pourraient lui donner dans son parti, qu'il serait capable de bien diriger s'il pouvait se fixer lui-même » .
Grimm l'avait autrefois fréquenté, et il rapporte une anecdote qui le peint sous un jour analogue :
« Je me rappelle que, lorsque le comte de Scheffer l'aîné était ministre de Suède en France, il y a dix-huit ou vin^t ans, il traita souvent YHistoire de Charles XII, de Voltaire, de roman rempli de faits faux, sans jamais, en particulier, pouvoir en attaquer un seul qui fût de quelque importance. Il fut aussi fort choqué de la prédilection que M. de Montesquieu marquait, dans son Esprit des lois, pour la constitution anglaise. Il prétendait que celle de la Suède était bien supérieure et qu'elle était, en fait de gouvernement, l'ouvrage le plus parfait qui fût sorti des mains des hommes.
« Dans ce temps-là, un fermier général, feu M. Dupin, très blessé de ce que Montesquieu avait osé parler de la finance avec irrévérence, composa une réfutation en forme de VEsprit des lois, à laquelle travailla conjointement M de Scheffer, qui était lié d'amitié avec M. Dupin.
«Je crois que le chapitre du gouvernement d'Angleterre fut mis en poussière et la constitution de la Suède portée aux nues. Celte réfutation fut achevée et imprimée, et ensuite supprimée, après de mûres réflexions du fermier général, auteur réfutant (1). »
Combien, à l'heure présente, le comte Charles de Scheffer dut s'applaudir de cette suppression! Ses théories gouvernementales d'antan devaient, toutefois, être connues; peutêtre même l'cmpêchèrent-elles de se voir maintenu au Sénat et choisi, au lieu de son frère, comme président de la chancellerie , dont, un instant, il avait naguère rempli les fonctions.
(1) Correspondance, année 1772,
Un dernier document achèvera de nous le faire connaître G est une lettre qu'il écrivait, à quelques semaines de là, au comte de Creutz.
« Stockholm, le 6 novembre 1772.
« Je suis ravi que Mme la comtesse du Barry vous traite s. bien. Ne pournez-vous pas, un jour, rappeler à cette belle dame qu elle m'a promis son portrait, mais formellement promis? J'en ai parlé depuis dans une de mes lettres, elle n y a pas répondu. En conscience, elle me doit cette faveur en cons.derat.on de tout ce que j'ai essuyé de mauvaise humeur et de mauvais propos pour l'amour d'elle.
« Vous pouvez, mon cher comte, certifier cela mieux que personne. Vous m'assurez qu'on me rend aujourd'hui plus dejust.ee, et j'avoue que cela me fait bien plaisir (1). „
Malgré son « honnêteté „ et sa « vertu » , le comte Charles de Scheffer n'en était pas moins un parfait courtisan de la pu.ssance et de la beauté. Il se montrait, en cela, de l'école du comte de Creutz, l'un de ses successeurs médiats à la légation de Suède en France, auquel précisément il adressait le billet c.-dessus. Cet avisé diplomate, au sujet de la conduite à tenir avec la favorite, avait un jour émis cet axiome ■ • H me semble que le premier devoir d'un ambassadeur c est de se rendre agréable au prince auprès duquel il est envoyé, par son empressement à lui plaire. C'est dans cette vue que les princes s'envoient des ambassadeurs et pour se donner des témoignages réciproques de leur amitié (2). , Comme si les intérêts du prince que représente l'ambassadeur devaient être relégués au second plan.
Il faut dire, toutefois, à la décharge du comte de Scheffer que faire la cour à Mme du Barry, la protectrice et l'amie' du duc d'Aiguillon, fut loin d'être nuisible à la cause de la Suède, et qu'après tout, solliciter le portrait de « la belle
mlt^uT ^ mini8 ' ère des affaires étran B*«», Suède, suppl., 1769. (2)' Ibid.