CHAPITRE XV. 3oj
l'Europe. Il exprime ses inquiétudes à son précieux et fidèle allié de Versailles.
" Ëkolsund, te 18 septembre.
« Monsieur mon frère et cousin,
« Il m est bien agréable de pouvoir saisir toutes les occasions qui se présentent pour renouveler à Votre Majesté les assurances de la vive amitié et de la sincère reconnaissance dont je suis pénétré pour elle, et dont j'espère, par la suite, pouvoir lui donner des marques aussi éclatantes eu ellesmêmes rpie satisfaisantes pour mon cœur.
» Vous êtes déjà informé du sucées de mon entreprise; mon premier soin a été d'en faire part à Votre Majesté. La suite en a encore été heureuse. La main de la Providence, qui m'a si visiblement soutenu, m'a conduit jusqu'à ce moment, et, dans tous mes Etats, il n'y a personne qui ne témoigne la joie la plus marquée et la confiance la plus entière en ma personne.
» Il serait heureux que mes voisins fussent dans les mêmes sentiments; mais il ne me reste que trop d'incertitude sur leur façon de penser. Le roi de Danemark, à la vérité, a déjà témoigné une satisfaction entière sur le grand changement qui vienl de se faire ici; mais, pour les sentiments de I impératrice de Russie et du roi de Prusse, je les ignore encore, n'ayant point eu de réponses aux lettres que je leur ai d abord écrites après l'événement du 21 août dernier et qui étaient remplies d'assurances de mes vues pacifiques à leur égard.
«Je dois pourtant juger, par les éclaircissements qui me sont venus par la reine ma mère, que le roi de Prusse esl médiocrement content de ce qui se fait ici. On parle même d'un traité conclu, en 1769, entre lui cl la Russie, et qui doil les engager mutuellement à perpétuer les désordres dans mon royaume en soutenant la constitution anarchique que je viens d'abolir.
« Malgré cela, j'ai trop bonne opinion de lu sagesse et de
30ti
l'équité de ces deux cours pour imaginer qu'elles voudront m'inquiéter dans la situation où elles se, trouvent dans ce moment, au sujet d'un arrangement qui ne regarde que l'administration intérieure de mes États dans laquelle elles n'ont aucun droit de se mêler.
« Je suis même résolu d'user envers elles de la modération la plus parfaite afin de les convaincre encore davantage de la droiture de mes vues. Mais, si, malgré mon attente, malgré mes soins, malgré l'équité, le droit des gens et les liens de la nature, elles voulaient m'inquiéter, forcé à une juste défense, je me trouverais contraint à opposer la force à la force. Je me Halte que Votre Majesté ne m'abandonnera pas à la fureur d'ennemis qui ne le sont que parce qu'ils connaissent mon attachement inviolable pour elle, et que je trouverai toujours dans son cœur les mêmes sentiments dont elle m'a si souvent donné des preuves si cordiales et dont l'assurance a soutenu mon courage parmi tous les dangers que j'ai courus. Il me sera toujours doux de pouvoir y compter, tout comme je ne désire rien avec plus d'ardeur que de pouvoir convaincre Votre Majesté de la haute estime et de la tendre amitié avec lesquelles je suis, etc.
« Gustave (1). »
Cette longue lettre, écrite dans le silence des hautes et vastes forêts de pins et des lacs inhabités et solitaires environnant la résidence d'été d'Ekolsund, nous fait mieux pénétrer et comprendre encore le caractère du jeune roi. Si sa nature s'estompe, à l'occasion, d'une teinte brumeuse de mélancolie et de rêverie presque obligée en toute âme suédoise, elle n'obéit pas moins, dans les circonstances graves et pressantes, à un instinct très positif de loyauté, de ferme raison et de justice. Le souverain connaît ses devoirs envers ses sujets, comme ceux qui lui incombent envers ses voisins ; il est décidé à les remplir. Mais ii n'ignore pas non plus quels
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 263.