CHAPITRE II
l'ami et le courtisan de longue date de la comtesse d'Egmont, qu'il avait connue toute jeune à Bordeaux, lorsqu'il était aide de camp de son père, le maréchal de Richelieu. Il reçut le titre d'historiographe de Suède, avec pension sur la cassette royale. Sans doute, ses travaux littéraires, très en vogue à ce moment, et surtout son Essai sur la révolution ayant placé Catherine II sur le trône de Russie, servirent de prétexte à cette faveur, du reste légitime ; il est permis de croire aussi que le jeune roi, plus que jamais sous le charme de son (i amie » , saisit avec empressement l'occasion de [récompenser celui dont elle se vantait « d'avoir été la première à découvrir le talent pour l'histoire » .
Mais, de tous les écrivains français, celui que Gustave III désirait le plus connaître, était l'auteur de Y Histoire de Charles XII, dont l'éclatante et incomparable renommée avait fasciné les cours étrangères et dont les adeptes faisaient alors déjà presque un Dieu. « Avant la nouvelle de la mort de son père, assure Grimm , Gustave se proposait de faire un pèlerinage à Ferney, pour vénérer face à face le saint que l'Europe vénère. »
Le jeune monarque partageait, en effet, pour Voltaire l'admiration universelle. Quelque temps auparavant, se trouvant à tahle avec le maréchal de Broglie, ce noble duc, qui était loin de penser de même, eut la hardiesse de traiter le célèbre « patriarche » d'homme dangereux, d'empoisonneur, de corrupteur. Grimm ajoute, en relatant l'anecdote : a Gustave prit sa défense avec tant de succès et de vivacité, que le maréchal fut obligé de battre en retraite... », par politesse, sans doute, car ce n'était guère ordinairement de son goût.
Quoi qu'il en soit, « le pèlerinage de Ferney n'ayant pu avoir lieu, le nouveau roi de Suède, continue l'auteur de la Correspondance, n'a pas voulu quitter Paris sans voir, dans l'atelier de M. Pigalle, le modèle de la statue qu'on se propose d'ériger au grand saint de Ferney » .
Voltaire fut assez contrarié de n'avoir pu « mettre son
bonheur à faire sa cour » aux deux princes, et il en exprima son regret en des vers assez médiocres dont tel est le début :
Gustave, jeune roi, digne de ton grand nom,
Je n'ai donc pu goûter le plaisir et la gloire
De voir dans mes déserts, en mon humble maison,
Le fds de ce héros que célébra l'histoire!
J'aurais cru ressembler à ce vieux Philémon
Qui recevait les dieux dans son pauvre ermitage.
Je les aurais connus à leur noble langage,
A leurs mœurs, à leurs traits, surtout à leur bonté.
Us n'auraient point rougi de ma simplicité.
Et Gustave surtout, pour le prix de mon zèle,
N'aurait jamais changé mon logis en chapelle.
La pièce finit par cette apostrophe :
Jeune héros du Nord, entouré de héros,
A ces nobles plaisirs je ne puis plus prétendre :
Il ne m'est pas permis de te voir, de t'entendre.
Je reste en ma chaumière, attendant qu'Atropos
Tranche le fil usé de ma vie inutile;
Et je crie aux destins, du fond de mon asile :
Destins, qui faites tout, et qui trompez nos vœux,
Ne trompez pas les miens, rendez Gustave heureux!
Faute d'avoir pu aller n vénérer le grand saint dans ses déserts » , Gustave III tint à contempler au moins les immortels ses collègues. Le 6 mars, il se départait de la rigueur de sa retraite pour se rendre, sans appareil et sans suite, à l'Académie des sciences, puis, le lendemain, a l'Académie française.
Ce fut l'abbé de ltadonvilliers, ancien sous-précepteur du Dauphin et des Enfants de France, qui le complimenta eu qualité de chancelier. D'AIembert fit lecture d'un dialogue aux Champs-Elysées entre la reine Christine de Suède et Descartes (1), composition de circonstance, « remplie des allusions les plus délicates et les plus flatteuses pour le jeune
(1) On sait que, vers la fin de sa vie. Descartes, sur l'invitation de la reine Christine, s'était retiré à Stockholm. Il mourut dans cette ville, le il février 1650, à l'âge de cinquante- quatre ans, d'une fluxion de poitrine. 11 fut inhumé dans l'église Sainte-Glaire, jusqu'au moment où, en 1666, son corps reclamé par l'ambassadeur de France, fut ramené à Paris.