CHAPITRE XV
soutenir contre les autres, au cas qu'ils puissent concevoir des plans d'une iniquité si manifeste. »
Au fond le roi de Suède s'indignait — et il avait raison — de voir son oncle de Berlin et sa cousine de Pétersbourg ligués contre lui pour maintenir un état de désordre et de corruption qui devait infailliblement, dans leur intime espérance , conduire au démembrement de la Suède à leur profit. Il était, en effet, contraire à tous les principes de droit et de justice, il était presque sans exemple que deux puissances, comptant sur la supériorité de leurs forces, aient contracté des engagements, sanctionnés par des instruments diplomatiques, en vue de se garantir réciproquement, dans un Etat tiers, telle ou telle forme de gouvernement. M. de Vergennes le fait remarquer avec une force et une logique sans réplique.
« La Russie ni la Prusse, écrit-il le MO septembre, n'ont aucun titre pour s'ingérer dans les affaires intérieures de la Suède. Leur prétendue garantie clandestine n'est donc qu'un attentat aux droits imprescriptibles d'une nation libre, et même une violation de la constitution dont on prétend être les gardiens et les garants. Les Etals de Suède, en faisant la Constitution de 1720, ne se sont-ils pas réservé le droit d'y ajouter ce qu'ils croiraient convenable? Et on leur fera la guerre parce qu'en 1772 ils trouvent bon de substituer à des lois versatiles, source intarissable d'abus, des lois fixes et nerveuses, d'où doit découler le bien public !
u On invoquerait vainement des sentiments de justice de la part de deux puissances qui paraissent en avoir abjuré les notions les plus communes ; leur convenance fait leur droit public; c'est elle qui, après avoir déterminé le démembrement de la Pologne, voudrait aussi déchirer la Suède et se partager ses plus belles provinces, si l'on n'y oppose les obstacles les plus puissants.
« La Poméranie est étrangère au changement fait en Suède ; elle conserve les lois allemandes qui l'ont régie avant et depuis la conquête. Le roi de Prusse ne peut donc trouver
aucune cause, aucun prétexte d'inquiétude; mais, quoi qu'il en dise, ce » petit coin de terre » , qu'il affecte de dédaigner, est à sa bienséance et pique son ambition.
« Le roi de Suède demande s'il ne faut pas faire quelques démarches à Vienne. L'impératrice-reine est engagée par la convention de 1757 à la garantie de la Poméranie et des autres Etats suédois en Allemagne (I). »
Les « démarches » sollicitées par Gustave III furent tentées à Vienne ; mais le moment n'était guère propice pour obtenir que l'impératrice-reinc contrariât les vues des deux alliés dont elle se trouvait, en Pologne, la compbce hontcuse et intéressée.
^ Nous possédons une sorte de procès-verbal fort curieux d'un entretien ayant eu lieu à ce sujet entre le prince de Rohan et le prince de Kaunitz.
« Je sais, avait dit ce dernier, que la cour de Pétersboum se propose de notifier qu'elle est décidée à employer toutes ses forces pour empêcher le maintien des innovations qu'un engouement momentané vient de sanctionner en loi. Peutêtre cette cour se prétera-t-elle à quelques changements intermédiaires entre l'ancienne forme de gouvernement et la nouvelle ; mais, si le roi de Suède s'obstinait à ne pas y vouloir consentir, la guerre est inévitable. Déjà, d'après les dépêches que j'ai reçues de Pétersbourg, on arme des vaisseaux, et des ordres ont été donnés pour tenir un corps d'armée prêt à entrer en Finlande.
« Les succès remportés par les Russes sur les Turcs mettent la tzarine à même de traiter avec la Porte quand elle le voudra.
« H est certain que le ro. de Prusse prendra part à la lutte : l'appât de la Poméranie suédoise le portera à s'allier avec la Russie pour empêcher la Suède de devenir une puissance pouvant donner de l'ombrage à ses voisins.
« ■■• En pareille situation, que fera le roi Gustave? La
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 263.