CHAPITRE XV
France est trop éloignée pour lui fournir des secours immédiats et suffisants. Quant à nous, les liaisons d'intérêt et d'amitié qui nous unissent à la France nous feraient envisager avec peine les complications inévitables qui en résulteraient pour elle,
« J'estime qu il serait sage, aurait ajouté le prince de Kaunitz. que le cabinet de Versailles engageât le roi de Suéde à user de tempérament en vue d'adoucir l'animosité de la Russie et de ralentir la promptitude des effets de son mécontentement.
« Si la cour de France veut empêcher un incendie général d'éclater, il n'y a pas un instant à perdre, et nous nous associerons volontiers à elle pour concourir à sauvegarder le repos de l'Europe. »
L entretien des deux hommes d'État ne pouvait manquer de porter sur cette Pologne expirante que ses dois voisins conjurés étaient en tram, dans leur convoitise impitoyable, d'écraser et de dépecer. Aux observations du prince de Roban, Kaunitz répond par un chef-d'œuvre d'hypocrisie. Il cherche, au nom de son gouvernement, une excuse a ce partage impie, éclatante autant qu'odieuse manifestation de la force primant le droit, qu'une contemporaine célèbre, dans son indignation de femme et dans sa douleur de Polonaise, déclare » le plus grand crime politique qui ait souillé les annales du monde civilisé (I) » .
« Ce qui arrive en Pologne, balbutie le ministre de Marie- Thérèse, est un événement forcé; nous n'avons retardé ce partage que parce que nous avons toujours espéré convaincre les deux autres cours de renoncer au démembrement; nous nous engageons encore aujourd'hui à y renoncer, en ce qui nous concerne, si elles veulent nous imiter. Nous avons préféré ce qui peut paraître une usurpation, et qui n'est au fond qu'une réintégration dans d'anciens domaines, aux suiles fâcheuses d'une guene cruelle et à tout ce qui pouvait résul-
(1) Mémoires de ta comtesse Potockn, publiés par M. Casimir Strvcienski.
ter d un trop grand accroissement de force et de puissance que le démembrement de la Pologne aurait donné aux cours de Pctersbourg et de Berlin. Il fallait y apporter un contre-p 01 ds ; tel a été le but de notre négociation avec ces cours (1). »
Tel ministre, tel maître. Le prince de Rohan ne nous étonnera plus quand ailleurs il écrira : . J'ai vu p l eurer Marie-Thérèse, mais cette princesse me paraît avoir des larmes à son commandement. D'une main elle a le mouchoir pour essuyer ses pleurs, et de l'antre elle manie le glaive de la négociation. »
Sans appréhender la guerre comme aussi prochaine etinévitable qu'on le supposait à Vienne, Louis XV surveillait avec une sollicitude attentive l'attitude des diverses puissances II fallait éviter à tout prix qu'une mesure imprudente ou maladroite vint allumer «l'incendie général» redoute parle ministre impérial. Pour empêcher que Gustave III, dans son inexpérience des cours de l'Europe, n'aggravât une situation déjà si périlleuse, le cabinet de Versailles lui trace une ligne de conduite que, pour plus d'intelligence et de clarté, il précise en huit articles.
» 1° Le roi de France pense qu'il est à désirer, pour la plus grande tranquillité de la Suède, qu'elle s'unisse avec le Dane mark.
« 2° Le roi estime que Sa Majesté Suédoise doit renouveler son traité défensif avec la Russie. Il fera toutes les avances convenables à cet effet, et elle ne sera pas compromise Elle doit rester absolument passive dans cette négociation et attendre le résultat de nos démarches; nous sommes convaincus que cette puissance n'est pas en état, dans ce moment, de faire aucune entreprise contre la Suède et qu'elle est lasse de la guerre.
» 3» Nous pensons que l'Angleterre restera tranquille, et nous espérons même l'amener à consentir à nous laisser
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 263.