‹ Le comte de VergennesChapitre 169 sur 237 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

que des gens très attaches au roi de Suède se sont rendus, déguises, en Norvège, au commencement de l'été, et y ont eu des pratiques qui n'ont pas échappe au Danemark. Le roi, très étonné que j'en fusse instruit, a d'abord voulu me nier le fait. Il est revenu ensuite à désavouer qu'il y eût part. Je sais à quoi m'en tenir à cet égard ; mais je lui ai représenté qu'il ne devait pas s'étonner si le Danemark, qui se croyait fondé à le soupçonner d'avoir voulu lui nuire lorsqu'il ne pouvait rien, se niellait en mesure de lui résister maintenant qu'il peut être en situation de se faire craindre

« Ces représentations, quoique peu agréables, ajoute M. de Vcrgennes, étaient nécessaires pour calmer l'emportement de ce prince contre cette puissance. Jamais je ne lui ai remarqué autant de chaleur et de ressentiment, et ce n'est pas sans peine que M. le comte de Scheffer, présent à celte conversation, et moi, 1 avons adouci cl en avons tiré l'assurance que, coulent de pourvoir à la sûreté de ses frontières, il ne ferait rien qui pût donner au Danemark de justes motifs de se plaindre (1). »

A quelles mystérieuses « pratiques » , perpétuées en Norvège, par « des gens Ires attachés au roi de Suède » , fait donc allusion celte dépêche? Il est facile d'être aujourd'hui édifié sur ce point. On va voir à laide de quel incident vague, sans importance et éminemment suspect, les diplomates danois s'efforçaient de donner le change sur la conduite et les actes de leur gouvernement.

L aventure si habilement exploitée contre le roi de Suède est relatée en détail dans un procès-verbal, sans signature et sans dale, qui aurait été adressé à ses chefs par un officier danois dont le nom n'est nulle part prononcé, mais qui se serait alors trouvé en Norvège sur la frontière suédoise. Voici cette pièce :

« Un événement assez étrange m'autorise à vous faire, Messieurs, comme étant mes supérieurs, le rapport suivant :

(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 263.

« Le jeudi au soir ou le 5 novembre arriva ici un gentilhomme de la cour de Suède nommé Lôwenhielm, ayant à <a suite un paysan suédois nommé Thoremlerud, que je connaissais depuis longtemps. Il débuta par me demander si J avais quelque beau cheval à lui vendre ; mais, lui ayant répondu que nou et que même ce genre de commerce nous était défendu, il brisa sur ce sujet et se mit à me parler du du roi de Suède et de l'administration sage et juste dont jouissaient maintenant les Suédois, en vertu de leur nouvelle forme de gouvernement. Il ajouta que le roi de Suède consacrait chaque jour une heure à admettre devant lui les suppliants, et que d'ordinaire il leur répondait immédiatement en personne.

« Cette conversation se continua jusqu'au moment où M. Lôwenhielm témoigna le désir de partir. Le paysan nous ayant quittés, M. Lôwenhielm me prit la main, la serra dans la sienne et me dit :

« Écoutez, monsieur, je vois que vous êtes un honnête « homme. Faisons en sorte qu'il nous soit permis de mar- " chander des chevaux sans avoir besoin d'en donner avis « aux Danois et aux Allemands. »

« Gomme je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait dire il parut lui-même un peu embarrassé, puis il continua en ces termes :

« A Dieu ne plaise que j'aie voulu vous dire quelque « chose de désagréable; mais ce que je puis vous avouer « car c'est la vérité, c'est que ce n'est pas la première fois « que mon roi a élevé un capitaine au grade de colonel; et, » de par tous les diables, tu seras aussi colonel, si tant est « que tu veuilles te laisser guider par mes conseils et par « ceux qui me font faire ce voyage! Les braves Norvégiens « ne sont regardés que comme les bâtards des Danois, qui « les maltraitent de toutes manières. Secouez ce joug pesant « pour en porter un autre qui vous sera infiniment plus doux « Réfléchissez sur ce que je viens de vous dire; vous en aurez " le temps; je ne reviens que dimanche au soir. Soyez ton-

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