‹ Le comte de VergennesChapitre 170 sur 237 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

» jours mon brave ami, et soyez persuadé que vous m'en re- 11 mercicrez par la suite. «

« Après quoi il me quitta et ne revint que le lundi soir, alors que le capitaine Bicrk et le lieutenant Werner se trouvaient avec moi.

ii Notre nouvelle conversation eut lieu à l'occasion de chevaux qu'on avait fait venir pour le prince Charles ; mais, étant sorti, M. Lôwenhielm vint me rejoindre, el il me demanda si je n'avais pas quelque autre chambre où nous pourrions causer. Nous allâmes à l'écart, et nous restâmes ensemble de cinq heures et demie à huit heures. Il commença par me dire :

.1 Eh bien, mon cher frère, car dorénavant nous nous u appellerons ainsi, as-tu bien réfléchi à ce que je t'ai dit u l'autre jour? Crois-moi, je suis un honnête homme et je u tiens ce que je promets de la part de mon roi. Qu'en « dis-tu ? »

ii Après notre premier entretien, qui m'avait extrêmement surpris, j'avais réfléchi à ce que j'avais à faire à son retour, et j'avais résolu d'agir en conséquence, ce qui me détermina à lui répondre :

« Monsieur , ce que vous me proposez peut tout aussi « facilement servir à faire mon malheur qu'à me procurer « quelque avantage ; car songez à quoi je m'expose si je « me laisse aller à quelque intelligence secrète avec vous ! « Et qu est-ce, en effet, que vous souhaitez de moi? »

« Ce que je désire, en premier lieu, me répondit-il, u c'est que vous me donniez souvent des rapports fidèles de » tout ce qui se passe dans votre armée; quels ordres elle « reçoit; ce que peut signifier l'armement dont on est occupé « ici; quelles en seront les suites, etc. J'enverrai chercher u moi-même les avis que vous me 'donnerez par un paysan ii des environs de Winger. Tenez, la Norvège et la Suéde « sont quasi unies par la nature ; nous sommes frères ; nous « avons un même Dieu et un même culte : nous devons aussi » n'avoir qu'un roi, Le Danemark est un pays tout ù fuit

« sépare; ,1 ne cherche qu'à foule, lu Norvège sous ses pieds ■

« »1 est juste que vos mines d'argent retournent à leurancien

« et venta le usage. Votre roi est infime; , e nôtre, au con-

« traire, cherche Sincèrement le bien de ses sujets, et son

« "-lue jo.e est de pouvoir le leur procurer. Laissez-vous

» donc gouverner par un roi suédois et non par un roi de

« Danemark; alors chacun, soit maître, soit paysan, pourra

« se mener à sa fantaisie. Par exemple, quel avantage pré-

« sente notre état militaire, en comparaison du vôtre ! Nos

» officier», au heu de simples gages, ont des terres qui leur

« rapportent un revenu considérable; ils n'ont du reste rien

» a démêler avec le roi.

« Supposons que notre roi s'avance ce» hiver avec une « armée vers Fredrikshall, en fasse marcher une autre vers « Ess.nger et une troisième vers Nordenfield , et cela à » 1 -mprov.ste; ne croyez-vous pas que tout le pays préfére- « raxt se rendre à discrétion que de courir le hasard d une « guerre, en un temps où Ton s'attend à la famine ? et sur « tout que vos propres troupes, qui, à tout prendre, ne sont « que des hordes de paysans, ne se livreraient point volon- « ta.rement à nous, ce qui arriverait infailliblement si un ou « plusieurs officiers d'un de vos régiments, et notamment « d un de ceux cantonnés le long de la frontière, allaient se « présenter devant notre roi? Alors la milice elle-même se ■ rendrait bientôt à son tour, et, dès que les Danois auraient « su,v, leur exemple, il ne nous resterait plus qu'à faire noyer " les Allemands. J

» Cherchez donc à vous former un parti, tant parmi vos « camarades que parmi ceux qui vous sont soumis; employez « ce qui! y a de plus persuasif. Si quelqu'un s'avisait chez « nous de trader les paysans comme on le fait impunément « dans votre pays, il courrait le risque d'être pendu. Donnez- « moi avis de tout ce qui se passe chez vous ; vos frais vous « seront largement remboursés et vos soins bien récompen- « ses. J aurai occasion de voir le roi, mon gracieux maître, » avant la fin de la semaine. »

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« Tel était le langage, poursuil l'auteur du rapport, que ce Suédois s'avisait de me tenir, et moi, de mon eôté, je m'efforçais, autant que possible, de lui faire bonne mine.

« Nous nous séparâmes en nous donnant des assurances mutuelles d'une amitié sincère, sans cela il m'eût été impossible peut-être de tout apprendre de lui II connaît mieux que moi l'état actuel de notre armée ; il savait me nommer les chefs de tous les régiments, soit qu'ils fussent Danois, Norvégiens ou Allemands.

« Il me remit aussi, par écrit, un alphabet dont je devais me servir quand j'aurais à lui mander quelque chose de très intéressant. Enfin, je reçus de lui son adresse cl l'empreinte de son cachet, qu'en cas de malheur j'aurais à montrera l'officier de la douane suédoise, qui se chargerait de me conduire chez lui. »

L'officier danois conclut ainsi :

« Je ne pouvais que rire, dans le fond de mon âme, d'un homme qui est assez béte pour me croire capable de trahir mon serment de fidélité et de pouvoir me précipiter d'une manière si honteuse, avec toute ma famille, dans le dernier des malheurs. "

Cette démarche ridicule, incohérente, d'un homme naïf « béte » et insensé, qui a pour unique résultat de faire « rire « celui dont on aurait cherché à provoquer et à acheter la trahison, fut prise néanmoins très au sérieux à Copenhague, ou du moins on s'en saisit comme d'un prétexte arrivant à souhait pour expliquer les armements ordonnés dans la capitale du Danemark el les mesures militaires prises en Norvège. Le rapport de l'officier danois fut communiqué par les ministres de Christian VII aux cours auprès desquelles ils étaient accrédités, et il y causa assez d'émotion pour que, sur le conseil du cabinet de Versailles, le roi de Suède se vil obligé de se disculper dans un mémoire officiel intitulé : » Réflexions sur les bruits que la cour de Danemark fait courir d'un prétendu projet de révolte formé par le roi de Suède et qui a dû s'exécuter en Norvège. »

Le comte Ulric de Scheffer, qui en est l'auteur, n'a pas de peine à y démontrer que toute cette machination repose sur une fable indigne, imaginée, amplifiée par le Danemark pour masquer des armements commencés au lendemain même de la révolution du 19 août.

Il y a, en effet, un singulier « anachronisme -, à essayer de faire supposer que des armements, remontant à cette date ont pu être motivés par un incident du mois de novembre suivant et, par conséquent, postérieur.

Quant à l'auteur involontaire de tout ce bruit, M Lowenhielm, c'était un gentilhomme habitant la province du Vermland, n'ayant jamais mis le pied à la cour, et que Gustave III ne connaissait nullement.

Son parent, le comte Lôwenhielm, avait, il est vrai, obtenu pour lui du feu roi un brevet de gentilhomme de la cour mais une telle faveur était accordée à plus de deux cents autres nobles et n'avait été sollicitée qu'afin de lui procurer un peu plus de relief dans sa région.

« C'est à cet homme inconnu, que le roi même n'avait jamais vu, ajoute M. de Scheffer, que Sa Majesté aurait divulgué son secret et le plan destiné à opérer une révolution en Norvège ?

« Et comment cet homme s'y prend-il?

« Il s'adresse à un officier qu'il ne connaît pas et qui ne se nomme po.nt; il l'exhorte à se révolter contre son maître légitime; ,1 lui confie son projet, il quitte cet officier pendant plusieurs jours en le prévenant de son retour; il revient en effet, quoique un jour plus tard, il trouve son officier entouré de ses camarades; rien n'était donc plus facile que de faire parler devant eux un personnage aussi confiant que M. Lowenh.elm. On aurait même pu aposter des témoins secretson était en force dans la maison pour arrêter un suborneur en train d'exécuter une entreprise aussi pernicieuse. Enfin il fallait le traduire devant les tribunaux et le convaincre de son crime. »

En répondant aux accusations de la cour de Copenhague,

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le comte de Scheffer ne s'en lient pas à relever ces absurdités el ces contradictions. Apres avoir complètement dégagé ton le responsabilité de la pari de son maître dans les fails du mois de novembre, il passe, par une habile tactique, de la défensive à l'offensive en mettant en parallèle la conduite loyale el franche du roi de Suède, depuis la révolution du 19 août, avec l'attitude changeante et dissimulée du roi de Danemark.

Des le jour même où ce dernier prince lui eût décline qu'il n'avait contre lui aucune pensée d'agression, Gustave 111 avait ordonné à ses soldats de reprendre leurs cantonnements sans conditions, sans même attendre l'exécution de la même mesure par le Danemark. On s'attendait, néanmoins, à ce que le baron de Hessc, à titre de réciprocité, transmit à ses troupes les mêmes instructions. « Mais point du tout; il a gardé ses régiments assemblés jusqu'à la fin de décembre, et, au commencement de janvier, il en a fait paisiblement la revue. Il a achevé les ouvrages et l'approvisionnement de toutes les places fortes de la Norvège, el. pour finir sa besogne, il a distribué des armes aux paysans norvégiens avec trente-six coups par homme, laissant toujours croire que le roi de Suéde allait tomber sur eux, alors que ce prince était dans sa maison de campagne à cent cinquante lieues de France de la frontière, et qu'il ne restait plus une seule compagnie de troupes suédoises assemblée. »

L auteur du mémoire justificatif fait encore observer que jamais, à aucun moment, ni à Copenhague, ni à Stockholm. le gouvernement danois « n'avait ouvert la bouche » au sujet du prétendu incident de frontière; qu'il s'était bien gardé de communiquer aux autorités suédoises le rapport informe de l'officier anonyme, afin de les mettre à même de poursuivre le coupable devant la justice, ce qui eût permis de détruire la calomnie.

« Au lieu de cela, on a été sourdemenl distribuer celle pièce dans toutes les cours de l'Europe; on l'a accompagnée

Pi'"

il explications et d'accusations injurieuses pour la personne du roi; on n'a pas discontinué de sonner le toscin pendant

qu'on restait tranquille et qu'on l'ignorait en Suéde, où l'on

na ete informé que par contre-coup de tous les faux bruits qui se répandaient. 1

« Qu'on juge maintenant, conclut le comte de Scheffer de la conduite du roi (de Suède) et de celle du Danemark' qu on cesse de semer des soupçons odieux! que la vérité se fasse jour! Il est inutile d'en dire davantage. Les personnes équitables rendront justice aux principes d'un souverain qui mente 1 admiration de l'Europe et d'être traité d'une manière plus convenable de la part de son voisin. »

Cette défense émue et indignée des intentions et des actes du roi de Suéde mit fin à la campagne d'attaques détournées et d insinuations secrètes. En démasquant le dépit de la cour danoise, elle ne put être que favorable aux intérêts et à la réputation de Gustave III, car elle avait mis en relief des faits d une scrupuleuse exactitude tout à l'honneur du jeune prince.

« J'en puis attester la vérité, déclare M. de Vergennes j'ai ete a portée d'en suivre le plus grand nombre de mes propres yeux, et j'ai eu le fil de ceux qui se sont passés hors de ma vue par la correspondance que M. le comte de Scheffer entretenait avec moi. On pourrait invoquer avec la même confiance le temo.gnage de tous les mmistres étrangers qui résident ici. Il n'en est aucun, s'il ne veut trahir sa conviction et sa conscience, qu. n'atteste que la conduite du roi de Suéde n'ait été telle qu'elle est exposée. ,.

De ses trois voisins du Sud, la Prusse paraissait calmée, tout dissentiment était aplani avec le Danemark; restait la Kussie.

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