‹ Le comte de VergennesChapitre 18 sur 237 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

roi n . L'inévitable Marmontel lut aussi les deux premiers actes, en vers, de sa comédie l'Ami de la maison. Enfin, le duc de Nivernais termina la séance en récitant plusieurs de ses fables, fort à la mode à cette époque. En commémoration de cette royale visite, un jeton d'or fut remis à Gustave III, et un jeton d'argent à son frère Frédéric, à qui cette première et imprudente sortie occasionna, les jours suivants, une réduite.

Le soir, le roi de Suède recevait à sa table, dans la plus stricte intimité, Mme du Deffant, ce qui nous a valu la curieuse lettre que voici, adressée par la marquise à son amie la duchesse de Choiseul :

« Vendredi, 8 mars 1771. — Le roi de Suède me fit prier, hier, à souper. J'étais engagée ailleurs, mais je n'hésitai pas à l'accepter. Le souper fut très gai ; rien de si aimable que le roi de Suède. Je suis désolée que vous ne le connaissiez pas. Je suis sûre que vous en seriez charmée. Mme de Beauvau vous en aura sans doute beaucoup parlé et fait l'éloge. Il me traita à merveille. Je rapportai, à mon attachement pour vous et le grand-papa (le duc de Choiseul), le bon accueil, les politesses, les attentions qu'il eut pour moi. Mme d'Aiguillon, la mère, fut charmante... et je fus aussi à mon aise que je le suis avec vous.

« Il n y avait de compagnie que le petit prince (Frédéric), MM. d'Eissestein (1), Scheffer et de Creutz. «

Au cours de la soirée, on fit lecture d'ouvrages philosophiques et de vers de Voltaire. Mme du Deffant. termine ainsi :

o On se retira à minuit. Les dames partirent les premières. Le roi, alors, s'approcha de moi et me dit : « Je vous prie, « quand vous écrirez à Chanteloup, de dire à M. de Choiseul « combien je lui suis attaché et le regret infini que j'ai de ne « le point voir. Dites-en autant à Mme de Choiseul ; j'aurais « été charmé de la connaître. »

« Mme de Luxembourg, Mme de Lauzun et la comtesse de Boufflers souperont ce soir chez lui; demain il soupera à

(2) Il s'ayit du comte d'Hessenstein, fils naturel reconnu de Frédéric I", roi de Suède. Nous en parlerons avec détail à plusieurs reprises.

Rueil : la compagniesera Mmes d'Aiguillon et MM. de Richelieu et de Maurepas, et, après-demain, il aura chez lui Mmes de Brionne et d'Egmont. On dit qu'il partira lundi ; mais je n'en crois rien. Plusieurs raisons peuvent l'arrêter; il attend un frère de M. de Scheffer qui lui apporte je ne sais quoi de nécessaire; et puis, j'ai dans l'idée qu'il attend encore autre chose : la nomination ici d'un nouveau ministre des affaires étrangères. Il croyait, ces jours passés, qu'il serait nommé aujourd'hui; et, sur la parole de M. de Crcutz, j'avais parié un louis qu'il le serait dimanche matin. Je ne doute pas que mon pari ne soit perdu; non seulement dimanche il ne sera pas nommé, mais peut-être d'un, deux, trois ou quatre mois. On ne doute nullement que ce ne soit M. d'Aiguillon. De deviner pourquoi ces délais, cela est difficile (1). »

Le lendemain 9, en effet, au retour d'une excursion à Saint-Germain et à Marly, Gustave III recevait l'hospitalité de la duchesse mère d'Aiguillon dans son superbe château de Rueil. Les convives étaient peu nombreux : au fils de la douairière, qui déjà s'essayait dans le rôle si convoité de futur ministre des affaires étrangères, au duc de Richelieu et au comte de Maurepas cités par Mme du Deffant, il faut ajouter le duc de Nivernais.

On connaît tous les détails de ce brillant souper, où le jeune roi fut célébré de toutes les manières, même en vers aussi pompeux que ridicules, débités par la noble maîtresse de la maison (2).

(1) Correspondance.

(2) Geffkoy, Gustave III et la cour de France, t. I. — La duchesse douairière d'Aiguillon était alors âgée de soixante et onze ans. Née Anne-Charlotte de Crussol de Florensac, elle avait épousé, le 12 août 1718, Armand- Louis de Wignerod du Plessis Richelieu, duc d'Aiguillon, qui mourut en 1750. Mme du Deffant, plus âgée qu'elle de trois ans, l'avait connue jeune; elle en a tracé ce portrait :

u Sa bouche est enfoncée, son nci de travers, son regard fol et hardi. Malgré cela elle est belle. L'éclat de son teint l'emporte sur l'irrégularité de ses traits. Sa taille est grossière ; sa gorge, ses bras sont énormes. .. Son esprit a beaucoup de rapports à sa figure; il est, pour ainsi dire, aussi mal dessiné que son visage, et aussi éclatant : l'abondance, l'activité, l'impétuosité en sont les qualités dominantes. Sans goût, sans grâce et sans justesse, elle

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