CHAPITRE II
clarc, par ces assurances solennelles et sur ma parole de roi, que, non seulement je suis entièrement dans le dessein de gouverner mon royaume par l'accomplissement de tous les points que prescrivent les lois de la Suède et suivant la forme de gouvernement de l'an 1720, sur laquelle j'ai déjà prêté serment, mais que je regarderai comme ennemis déclarés de ma personne et du royaume et comme traîtres à la patrie ceux qui, secrètement ou ouvertement et sous quelque prétexte que ce pût être, chercheraient à rétablir une autorité sans bornes ou ce que l'on appelle la souveraineté. a
Combien, dans quelques mois, il la regrettera cette profession de foi qu'exigeaient de lui les traditions, les circonstances! Que ne donnerait-il pas alors pour n'avoir jamais pris un tel engagement, garanti par « sa parole de roi » ! Mais, pour l'instant, il ne vit là, sans doute, qu'une vaine formule de style, usitée à l'avènement de tout monarque suédois (1); et il reprit le cours de ses pérégrinations à travers Paris.
En effet, ce même jour, 15 mars, nous révèle la Gazette de France, a le sieur Péreire, pensionnaire et interprète du roi, de la Société royale de Londres, et connu par son talent pour apprendre à parler aux muets de naissance, eut l'honneur d'être présenté au roi de Suède avec trois de ses élèves,
(1) Lorsque le texte de cette déclaration sera plus tard connu à Versailles, il n'y sera pas jugé par tous sans réserve. Ceux qui avaient encouragé le roi de Suède à chercher à accroître les droits de sa couronne trouveront qu'il avait forcé la note du respect de la Constitution actuelle et que de telles protestations pourraient devenir compromettantes dans l'avenir. Mais les grandes dames, imbues de philosophie, s'en montrèrent enchantées. La comtesse d'Egmont écrit à Gustave :
« La déclaration de Votre Majesté au Sénat a eu ici le plus grand et le plus juste succès. Quelques personnes, en l'admirant, ont trouvé qu'elle était imprudente, et qu'il fallait négocier ce qu'elle contient sans en prévenir. Pour moi, je trouve cette noble franchise digne de toute louange, et je pense qu'une bonne foi si courageuse doit inspirer pour vous l'enthousiasme qui, seul, peut vous donner le succès.
« J'ai éprouvé une grande émotion en voyant cette lettre datée de Paris. C est même du lendemain du souper que je fis chez Votre Majesté. »
Puis, faisant allusion à ce qui s'était dit au cours de cette inoubliable soirée, elle ajoute : « Demain je diue chez M. de Creutz. Il me fera entendre
le sieur de la Voûte, la demoiselle Le Rat et la demoiselle Marois.
« Celle-ci adressa à ce prince le compliment suivant, qu'elle prononça avec toute la netteté et toute la précision possibles :
a Sire, l'art, qui a délié nos langues, nous consolait faiblea ment des rigueurs de la nature; mais notre sort est aujour- « d'hui digne d'envie ; l'honneur qu'il nous procure de u paraître devant Votre Majesté remplit nos désirs et passe « nos espérances. Nous joignons nos vœux, Sire, à ceux de u tous vos sujets, pour que le ciel protège votre règne et le « comble de prospérité. »
« Le roi de Suède, ajoute le rédacteur du journal, témoigna sa satisfaction au sieur Péreire et à ses élèves (1). »
Ce petit discours, assez bien tourné d'ailleurs, prononce par une jeune sourde-muette, nous permet de constater que, parfois, ce que l'on considère de nos jours comme un merveilleux progrès de la science et de la philanthropie modernes, n'est autre chose qu'une réédition du passé.
Nous savons encore que, le 21 mars, Sa Majesté Suédoise se rendit d'abord au château de la Muette, dont le gouverneur, prince de Soubise, et le marquis de Marigny lui firent les honneurs ; puis à l'hôtel du cabinet de physique et d'optique du roi, où le bénédictin dom Noël, « garde et administrateur dudit cabinet « , exécuta plusieurs expériences, dont le prince parut ravi.
Ce fut une de ses dernières visites. Le 24 mars, sans même attendre la fin de la convalescence de son frère, il s'éloignait.
Son départ se trouva-t-il » brusqué » par certains propos malveillants touchant la liaison du roi et de la comtesse d'Eg-
une musique douce et sensible. Je reverrai cette chambre où vous m'avez donné des assurances d'une amitié éternelle! Hélas! si vous aviez lu alors dans mon cœur, que vous l'auriez, trouvé différent du calme que je n'ai cessé de vous montrer! Quel cruel déchirement de me retrouver dans ces lieux! Que je me sais gré d'avoir pu vous y cacher mes impressions! » (Lettre de juin 1771. Papiers d'Upsal.)
(1) Gazette de France du 29 mars 1771.